Qu’est-ce que la réalité ?

L’origine divine

L’origine scientifique

L’émergence dans le monde

La fin divine

Le fin scientifique

La temporalité

Qu’est-ce que la réalité ?

Ce que j’observe et ce que je peux toucher constitue la réalité. Certes, il est possible de s’arrêter à ce stade et de continuer à vivre tranquillement en toute insouciance. Après tout, je sais parfaitement faire la distinction entre ces deux mots de la langue française : réalité et fiction. D’ailleurs j’arrive bien mieux à définir le second que le premier. Lorsque je regarde un film ou une série télévisée, je sais qu’il s’agit d’une fiction, j’en suis convaincu. Pourtant, d’une certaine manière, tout est réel. Les acteurs sont des êtres humains, le scénario est sorti d’un cerveau ou de plusieurs, les décors ont dû être fabriqués, les images filmées et souvent les histoires elles-mêmes sont tirées de faits réels. Du moins, tout scénario s’inspire de la réalité. On pourrait alors me dire que les décors ne sont pas toujours en dur puisque désormais nous utilisons des images de synthèse. Parfait, excepté que ces images sont elles aussi réelles puisqu’elles ont été conçues grâce à des machines, avec l’intervention de la main humaine à chaque stade. Et les dessins animés alors ? Tout comme la constations précédente, ils sont forcément le fait d’êtres humains et possèdent une matérialité. Ce que je considère comme des fictions a donc une certaine dose de réalité. La frontière n’est peut-être pas aussi explicite que je le pensais au premier abord.

Les romans, là j’en suis certain, il ne s’agit que de fictions. Qui s’inspirent largement de la réalité, mais tout de même des fictions. Pourquoi ? Parce que je ne peux pas vivre ce qui est écrit sur les pages d’un livre, donc je le range dans le domaine de l’imagination. Et c’est pour cette raison que les romances ont tellement de succès. Traverser des épreuves pour finalement vivre le grand amour, rencontrer son âme sœur, être heureux, ce n’est qu’une fiction, n’est-ce pas ? Je ne peux vivre ces événements qu’à travers les livres. Ce n’est pas si sûr, puisque tous les livres s’inspirent de la réalité. Il reste la science-fiction et même la fantasy. Mais la science-fiction n’est qu’une anticipation et la fantasy le reflet de ma propre réalité, transposée sous une autre forme pour transmettre un message. Les créatures fabuleuses et les monstres ne sont certes pas réels, physiquement, mais ils possèdent une forme de réalité puisqu’un auteur a pu les imaginer et qu’avec leur description je peux les visualiser. Pour qu’ils soient réellement une fiction il faudrait affirmer que ce que je pense n’est pas réel…

Parlons alors des rêves et des cauchemars. Là il s’agit de toute évidence de fictions. Il n’y a en apparence rien de matériel dans les rêves. Sont-ils pour autant dénués de réalité ? De même que les scénarios, tous les rêves et les cauchemars puisent dans des éléments de ce que je considère comme la réalité. Simplement parce qu’ils ne viennent pas de nulle part, ils sont produits par mon cerveau. Il devient alors difficile de les considérer comme hors de la réalité, comme de simples fictions. Rêves et cauchemars font partie intégrante de ma vie, ils s’en inspirent et peuvent influer sur mon comportement. Ils ont donc une réalité, même s’ils restent impalpables. Malgré cela, je continue à faire une distinction entre l’état de veille, que je considère comme l’indubitable réalité et l’état de sommeil qui revêt l’appellation de songe plutôt que de fiction, parce que je ne suis pas si certain de mon fait. Mon existence éveillée devient ainsi l’étalon de valeur pour définir ce qu’est la réalité. Ce qui m’entoure est concret, physique, tangible. Je ne peux pas me tromper, je sais encore ce qui est réel de ce qui ne l’est pas.

N’existe-t-il pas une infime possibilité que mon cerveau soit trompé en permanence ? Si je peux toucher un objet c’est que j’ai appris qu’il est tangible, palpable, solide. Ce n’est pourtant qu’un amas d’atomes combinés. Donc un assemblage de choses que je ne peux pas voir sans leur donner une consistance. Mais je peux aussi penser à un objet. Lorsque je le visualise, il n’est pas palpable. Est-ce à dire qu’il n’est pas réel ? La frontière est finalement assez ténue. Même loin de chez moi je peux penser à mon lit, à ma chambre, à tous les objets qui y sont concentrés. Dans ce cas, il existe une certaine ambiguïté. Je pense à des choses qui existent dans ce que je considère comme la réalité. Ma pensée est donc basée sur le réel et ce que je pense est réel puisque cela existe. Alors, dans le cas où je pense à quelque chose qui n’existe pas, est-ce moins réel ? Tout ce à quoi je peux penser est réel, ne serait-ce que dans le domaine de l’imagination. Si je suis seul dans le noir et que je commence à penser qu’il pourrait y avoir un fantôme je prends peur. Par la simple puissance de ma pensée je peux rendre une angoisse réelle. Je cherche alors à me convaincre que les fantômes n’existent pas, mais puisque j’y pense et que j’ai peur, c’est qu’ils ont une certaine forme d’existence, j’en tremble et je suis effrayé. Et ma vie, même sans m’en rendre compte, je la pense en permanence. Alors, ce qui m’entoure est-il réel ou une simple émanation de ma pensée, si puissante qu’elle peut me faire croire que certaines choses sont palpables ?

Si seul ce que je peux toucher est réel, alors je deviens moins certain que le monde qui est hors de ma portée existe. Lorsqu’à la télévision je vois les images d’une inondation ou d’un incendie, comment puis-je être certain que la chose est réelle ? Si je vois les dégâts d’un typhon au Japon, ce n’est que l’équivalent d’une fiction à mes yeux. Je ne suis pas sur place, je n’ai jamais mis les pieds au Japon, comment être certains que ce pays existe vraiment ? Juste parce qu’il y a de nombreux témoignages pour corroborer l’information ? Juste parce qu’il y a des gens qui viendraient de ce pays et qui témoignent qu’il existe ? Je suis plein de certitudes et les contredire peut soudain soulever des questions sur ma santé mentale. Pourtant, à une époque, l’humanité pensait que la Terre était plate. Et tout le monde y croyait, simplement sur la base d’informations prenant l’apparence de l’affirmation. À une époque, pas si lointaine, la Terre était le centre de l’univers et tout, même le soleil, gravitait autour d’elle. Désormais la Terre est ronde et le Soleil est le centre du système. Je le crois, non pas parce que personnellement j’ai pu le prouver, mais simplement parce qu’il y aurait des indices solides pour confirmer ces hypothèses. Comme il y avait des indices pour les croyances précédentes. Pour revenir à mon échelle, à l’école j’ai appris que Pluton était une planète et désormais elle ne l’est plus. La réalité, ce que je crois, ce qui est palpable, est censé être concret et définitif, pas malléable…

Ce que j’observe et ce que je peux toucher constitue la réalité. Telle était l’affirmation de départ. Désormais, elle semble douteuse. Si je réfléchis, tout ce que je considère comme réel est ce qu’on m’a appris à considérer comme la réalité. Et je me défends de remettre en cause mes certitudes, pour ne pas être en permanence déstabilisé. J’affirme qu’il existe une réalité et une fiction. Mais mon existence est-elle si réelle que cela ? S’il n’y avait pas une part de fiction, le futur n’existerait pas. Car il m’est impossible de connaître le futur avec certitude. Ma vie s’écrit au fur et à mesure, l’instant qui suit n’est jamais défini à l’avance, n’importe quoi pourrait se produire et tout modifier. Ainsi ma vie s’écoule-t-elle comme une fiction, comme un scénario, comme un manuscrit. Deux options s’offrent à moi : soit de considérer que tout est réel, soit que tout est fiction. Y compris mon existence.

Il y a au moins un fait inéluctable, qui me permet encore d’affirmer que mon existence n’est pas une fiction mais bien la réalité. J’ai une origine, un point de départ, cet instant où j’ai émergé dans le monde. Et je suis né dans une réalité qui m’a précédé. Voilà peut-être la solution. À moins que l’idée de mon origine soit elle aussi une simple fiction…

L’origine divine

L’être humain éprouve le besoin de connaître son origine, principalement pour affirmer qu’il existe et surtout qu’il a une raison d’exister. Avant de nous pencher sur l’origine individuelle, la naissance, nous allons élargir le champ en revenant sur l’origine supposée de l’humanité.

Nous avons dans un premier temps pensé à une origine mythologique. Les récits à ce sujet sont nombreux et étrangement, malgré les distances géographiques et temporelles, ils sont tous à peu près similaires. Tout commence avec des divinités qui, pour une raison non élucidée, décident de créer le monde et tout ce qui y vit. La chose est étonnante puisque les divinités, par définition, sont parfaites. Or, ce qui est parfait se suffit à lui-même, rien ne peut y être ajouté ou retranché. Encore plus surprenant, les divinités parfaites n’ont réussi qu’à créer l’imperfection. Dès le départ il y a donc de nombreuses failles avec cette conception de l’origine, mais disons que tout a été créé pour l’adoration des divinités, pour flatter leur ego. Donc, selon les différentes mythologies, il y aurait eu plusieurs tentatives de création, insatisfaisantes et un certain nombre de destructions puis de recommencements pour arriver à la plus belle des créations possibles. Autant dire que vu le résultat, les divinités ne sont pas très douées. On pourrait presque croire que ces dernières en ont eu assez de multiplier les tentatives et ont fini par abandonner leur dernière tentative à son triste sort. Ce qui importe ici est qu’à l’origine nous émanons de la volonté des divinités. Nul ne peut comprendre pourquoi elles ont voulu tout ce qui existe, mais l’avantage des mythologies est de pouvoir affirmer que les choses sont ainsi et qu’il n’est pas nécessaire de se poser des questions.

Il faudrait, pour que cette façon de penser soit crédible, que les divinités soient réelles. Elles le sont, mais jamais hors de la pensée. Elles n’ont pas de consistance, de réalité hors de l’esprit humain. Pour autant elles existent puisque nous pouvons les visualiser et même les sculpter pour les vénérer. Elles ont une apparence, une histoire (la mythologie) et il semble y avoir des preuves de leur intervention. Ceci parce que le propre du polythéisme est de donner une fonction à chaque divinité. Celle de la pluie, du soleil, du vent, de l’agriculture, de la guerre, de la paix, des arts… Ce ne sont là que des indices conduisant à considérer les divinités comme de pures créations de l’esprit humain. Un esprit encore trop limité pour comprendre les mécanismes naturels et qui a donc eu besoin d’expliquer tout phénomène par l’intervention d’une entité supérieure. Si l’on va au bout de ce raisonnement, ce ne sont pas les divinités qui ont créé l’humanité mais bien cette dernière qui a créé les divinités. Ce qui pose un problème puisque de ce fait l’être est à l’origine des divinités qui sont à l’origine de l’être. Si l’équation mathématique était posée, nous en arriverions au résultat suivant : l’être est à l’origine de l’être.

Difficile à concevoir. Difficile aussi de maintenir une multitude de divinités alors que peu à peu nous avons compris les causes de la pluie, du vent, le fonctionnement du soleil, l’art de l’agriculture… Lorsque la science croît, les divinités de la mythologie s’essoufflent. Elles sont toujours représentées et ont toujours une existence, puisque nous continuons à y penser et à relater leurs aventures. Arrivée à ce stade, l’humanité avait l’opportunité de découvrir que l’origine de l’être est l’être lui-même. Une vérité trop lourde à porter, et qui pour être esquivée a réclamé la nécessité de croire en un Dieu unique. Pour ce qui est de celui des chrétiens, il a bâti le monde et tout ce qui le peuple en sept jours. Une métaphore, certes, mais encore une fois il est pertinent de se questionner quant au but de cette création ? Les textes expliquent le comment, pas la raison essentielle. Je me répète mais Dieu lui aussi est considéré comme parfait. Pour quelle raison la perfection aurait-elle besoin de créer un univers hors d’elle ? Et surtout, qui a créé Dieu ? La réponse est très rapidement donnée : il n’a pas d’origine puisque de toute éternité. Il existe, c’est certain, puisque ce à quoi l’on croit existe. Et si une seule personne y croit, alors l’entité possède une existence. On pourrait débattre pour savoir si Dieu est une invention de l’esprit humain ou une révélation faite aux Hommes.

Ce qui importe ici est que selon ce concept nous sommes originaires d’une puissance sans origine. De ce fait nous n’avons pas réellement d’origine, étant simplement la continuité d’une entité sans origine. Est-ce à dire que nous venons du néant ? Les croyants ne l’accepteront pas et de toute manière le néant n’existe pas. La définition du néant veut qu’il ne soit rien. Or, ce qui peut être pensé est, il y a donc là une contradiction. Si je peux penser le néant c’est qu’il possède une forme d’existence, il ne peut donc pas n’être rien puisqu’il est une pensée. Nous n’émanons ainsi pas de rien. Nous n’émanons sans doute pas non plus d’une divinité, quelle qu’elle soit, puisque notre imagination est à l’origine de ces entités supérieures qui ne sont qu’une explication transitoire de notre origine. Ce qui est intéressant est le fait que dans chacun de ces schémas, l’origine, l’émergence dans le monde est issue d’une volonté. Quelque chose ou quelqu’un a voulu que le monde soit. Ce qui signifie que pour être il faut le vouloir. Ai-je voulu exister ?

L’être humain ne peut pas s’arrêter à ce stade. L’hypothèse de l’origine divine est mise à mal et il convient donc de la remplacer. C’est alors que la science fait une entrée fracassante en apportant une explication à la naissance de l’univers. Nous allons ainsi pouvoir enfin définir notre origine, ou du moins émettre de nouvelles hypothèses…

L’origine scientifique

La science veut s’imposer comme étant rationnelle, par opposition aux explications mythologiques et religieuses. Elle manque pourtant de fiabilité puisqu’elle ne recourt qu’à un ensemble de théories et d’hypothèses, elle n’évoque jamais aucune certitude.

Si nous nous focalisons sur l’origine, il faut d’abord aborder la théorie de l’évolution. Notons bien qu’il s’agit d’une théorie, c’est-à-dire une chose qui peut être remise en cause au gré des découvertes. Ce n’est que l’explication la plus communément admise, sans lui conférer la valeur de vérité absolue. Ainsi, selon cette théorie, l’émergence de la vie se réduit à un être unicellulaire. Ce dernier se complexifie au fil du temps pour créer d’autres êtres, qui mutent et ces longues métamorphoses finissent par donner naissance aux animaux jusqu’à l’apparition de l’Homme. Il semble y avoir de nombreuses preuves accréditant cette théorie, même si tout n’est pas très explicite et que, pour le bien de la théorie, la science évoque des chaînons manquants. Car il y a tout de même certaines étapes de cette fameuse évolution qui restent troubles. Cette hypothèse de l’évolution ne décrit en réalité rien de notre origine. La science n’a pas encore véritablement révélé les raisons de l’apparition de l’eau sur la planète Terre ou même des végétaux. Tout cela vient certainement de l’espace et c’est un heureux hasard si tous les éléments nécessaires à la vie ont été réunis sur notre planète. L’heureux hasard est le terme qui, pour faire plus scientifique, remplace celui de miracle. Nous ne savons rien de notre origine et comme pour les religions, il faut simplement croire ce que dit la science. La science est ainsi une nouvelle croyance

Pour définir notre origine, en évacuant toute intervention divine, il faudrait pouvoir remonter à l’origine de l’univers. Là encore, c’est une théorie qui vient à notre secours, toujours pas une certitude. Cette théorie porte le doux nom de Big bang. Selon cette hypothèse, il y aurait eu une forte explosion libérant toute la matière qui constituera l’univers et ce qui le peuple. Ainsi tout était contenu dans un espace confiné avant d’être répandu… dans quoi ? La science ne se risquerait pas à définir ce qu’il y avait avant l’univers. C’est une jolie théorie, qui comme celle de l’évolution comporte de nombreuses failles. Mais qu’à cela ne tienne, ce que la science ne peut pas expliquer au niveau de l’univers est réuni sous le terme de « matière sombre », permettant ainsi d’évacuer tout ce qui pourrait remettre en cause le schéma majoritairement accepté. Comme pour les divinités créatrices, nous pouvons nous demander pour quelle raison, soudain, il y eut cette explosion ? La science, à l’instar des mythologies et des religions tente maladroitement d’expliquer le comment, elle ne se risque jamais à élucider le pourquoi. Nous pourrions en savoir plus s’il était possible de remonter jusqu’à l’instant originel, celui du Big bang. Étrangement, la science a érigé le mur de Planck, cette limite infranchissable qui nous empêche justement de voir cet instant originel. Cette théorie, il faut donc la croire sans pouvoir la voir, ce qui ne manque pas de nous rappeler quelque chose.

Pour l’instant, la science échoue donc également à donner une explication crédible à notre origine. Sa fiabilité est assez douteuse puisqu’elle-même peut être remise en cause. C’est là le défaut de la science. Si les mythologies et les religions restent stables, car il faut croire ce qui est dit ou écrit, la science quant à elle est malléable. Au gré des découvertes elle évolue, se modifie, des certitudes tombent, des théories sont remises en cause, des hypothèses sont balayées. Ce que nous prenons aujourd’hui comme acquis pourrait être totalement bouleversé demain. Car la science aime poser des limites qu’elle finit par briser. Le problème principal de la science est de chercher des explications à l’extérieur de l’être. Or, ce que nous constatons jusque-là, si nous voulons résumer, c’est que l’être est à l’origine des divinités, à l’origine de Dieu et à l’origine des théories scientifiques. Il semble ainsi être à l’origine de tout et nous en revenons à la conclusion suivante : l’être est à l’origine de l’être.

Nous développerons ce que cela signifie. Jusque-là nous avons cherché une origine globale. Et nous constatons que nous sommes incapables, quelle que soit l’option choisie, de découvrir avec certitude les tenants de cette origine. Alors il faut revenir à une notion plus concrète, celle de l’origine individuelle : la naissance de l’être.

L’émergence dans le monde

De la naissance, nous connaissons celle des autres. Nous savons, même sans avoir vu le processus, de quelle manière cela fonctionne. Dans la grande majorité des cas l’individu sait à quelle date et même à quelle heure il est né. Fréquemment aussi, il sait identifier ses parents, ceux qui lui ont donné la vie. Il ne s’agit pourtant là que de « on-dit », puisque personne ne se souvient clairement de son émergence dans le monde. Nous emploierons ce terme car naître détermine un instant précis, le processus de l’émergence dans le monde étant bien plus complexe.

Je ne me souviens pas de l’instant où j’ai émergé dans le monde. Et d’ailleurs, à quoi correspond cet instant ? Il faudrait savoir si j’émerge dans ce monde dès le moment de la conception, lorsque je nais ou lorsque je prends conscience de ce qui m’entoure et conscience d’être. Car c’est bien là le point d’achoppement : mon émergence dans le monde correspond à cet instant où je prends conscience d’être. Avant cela, pour moi il n’y a rien. Je ne peux connaître les instants qui précèdent la conscience que par le discours de tierces personnes. Pourquoi ne suis-je pas immédiatement conscient ? La conscience a besoin d’un organe pour exister : le cerveau. Celui-ci se forme avant la naissance, mais étrangement il n’est pas immédiatement doté de conscience. Il faut quelques mois pour que la conscience fasse son apparition, alors d’où vient-elle ? Existerait-il une forme de maturation de la conscience ? Au départ elle serait dans un état léthargique avant de se développer doucement, nécessitant de ce fait un apprentissage.

Il s’agit d’un point intéressant : j’apprends à être conscient. Il ne s’agirait alors pas d’une faculté innée, mais d’un mécanisme qui doit s’apprendre. Ce sont donc les autres qui me transmettent un savoir. Le monde qui m’entoure me serait de ce fait imposé, façonné par la vision de celles et ceux qui me précèdent. Ainsi, dès mon origine (si j’en ai une) je ne peux pas savoir si le monde qui m’entoure est tel que je l’observe ou si je me suis forgé une vision de la réalité au contact des autres. À aucun moment je ne suis un être indépendant. Je n’ai que l’illusion de posséder une pensée propre alors que cette dernière est dès le départ façonnée par les autres. Et je ne peux pas m’en extraire puisque je n’ai pas conscience que ma conscience est une prison érigée par les autres. La question se pose alors : quelle est l’origine de la conscience ? Serait-il possible de déterminer un être premier qui aurait façonné la conscience se transmettant de génération en génération ? Selon l’option choisie précédemment, cette conscience aurait été implantée par un ou des dieux, ou par un être unicellulaire. C’est assez douteux. De plus, si je m’en tiens à ce qui vient d’être développé, comment est-il possible que j’aie conscience de moi ?

Nous constatons que le processus d’émergence dans le monde communément admis pose de nombreuses interrogations. Nous avons défini plus tôt dans ces réflexions que pour être, il fallait d’abord une volonté. Et nous avons posé cette question : ai-je eu la volonté d’être ? Ces interrogations se posent alors même que nous n’avons pas encore défini si j’avais réellement une origine ou non. Impossible de se fier à l’origine divine ou à celle proposée par la science. Impossible également de certifier mon origine individuelle puisque je ne peux pas m’en souvenir et que je ne fais que croire le discours d’autres personnes.

Partons du principe que j’émerge dans le monde au moment où j’ai la volonté d’être. Pour vouloir, il faut dans un premier temps que je sois. Et pour être il faut que j’en aie la volonté. On comprend qu’il soit bien plus simple de penser que je suis par la volonté de deux autres personnes et que j’émerge grâce à un mécanisme physiologique parfaitement expliqué, qui me semble cohérent. Car si je remets en cause cette réalité, alors je ne sais plus définir de quelle manière je suis dans ce monde. Disons que je suis et que j’ai la volonté d’être dans un paradigme précis, celui que je conçois. Ainsi, je suis à l’origine du paradigme dans lequel j’évolue, ce que je nomme la réalité ou le monde. Ce qui veut dire que tout ce qui m’entoure émane de ma seule volonté, de ma seule pensée. Rien ne serait donc réel mis à part le fait que je sois. Mais que suis-je avant de vouloir être dans ce paradigme ? Serais-je moi-même une sorte de divinité de toute éternité ? La conscience serait-elle simplement une volonté d’être dans un paradigme précis ?

Nous développerons toutes ces questions. En attendant il faut se pencher sur une autre limite. Je crois avoir une origine, ce qui m’évite de me torturer l’esprit et sans doute de me rendre compte que je n’existe que par ma volonté. Avant de continuer ce développement il faut affronter l’autre extrémité : la mort. Car si j’ai une origine, j’ai logiquement une fin. En revanche, si je tends à affirmer que je n’ai pas d’origine, alors je n’ai pas de fin, et je ne suis pourtant pas de toute éternité…

La fin divine

Les mythologies et les religions définissent une fin globale : l’Apocalypse. Après une échéance à la fois déterminée et floue, plusieurs fois annoncée, pas encore réalisée puisque nous sommes là, tout doit disparaître. Une conception somme toute assez étrange. Nous avons des divinités qui ont pris la peine de créer le ciel, la terre et tout ce qui la peuple. Nous avons des divinités qui veillent sur l’humanité pendant des milliers d’années, même si nous ne comprenons pas très bien pour quelle raison. Personnellement j’aurais conçu la vie sur terre comme un petit paradis, sans aucune douleur et exempte d’épreuves, mais il semblerait que les divinités aiment nous torturer. Sans doute parce que dans un monde parfait nous n’aurions pas besoin de prier. Pire encore, les mythologies et les religions annoncent que tout ceci, l’ensemble de ces efforts, tous ces défis, conduisent à une seule chose : l’anéantissement du monde si patiemment érigé. En observant froidement cette vision des choses, il paraît soudain évident que cela n’a aucun sens. Les divinités prennent la peine de créer la vie simplement pour la détruire à la fin : quelle est alors l’utilité d’exister ?

Nous ne nous tracassons pas souvent de ces questions, puisque nous ne pensons à l’Apocalypse qu’à des dates précises, juste pour nous souvenir qu’un jour il y aura un anéantissement complet. C’est très mauvais pour l’espoir, mais c’est ainsi, les dieux doivent faire peur pour continuer à être respectés et adorés. Nous nous préoccupons plus souvent de notre propre fin, du moins celle que nous pouvons observer à notre échelle. Pour quelle raison suis-je convaincu que mon existence va prendre fin ? Parce qu’autour de moi je vois que la vie des autres s’arrête. Et les façons de s’éteindre sont si nombreuses qu’il ne reste qu’un seul constat à établir : personne ne peut y échapper. Si j’évite l’accident ou la maladie, ce sera la vieillesse qui conclura mon existence. Notons que comme la naissance, je conçois la fin uniquement à travers celle des autres. Si je peux avoir conscience que je vais mourir, je n’ai certainement pas conscience que je suis mort.

Les mythologies et religions veulent quand même être rassurantes sur ce point. De se dire que la vie en général finira en Apocalypse n’est déjà pas très positif. Mais comment exister en se disant dès le départ qu’il y aura un point final ? À quoi bon se battre, endurer les épreuves, essayer de faire le bien, s’il n’y a aucune récompense ? Les diverses croyances ont la solution. La fin n’est pas véritablement le point final. Il y a quelque chose après. Le paradis pour qui a suivi les préceptes édictés par les religions, donc en réalité par les humains qui ont façonné les religions. L’enfer pour les mauvaises personnes ou tout simplement les non-croyants. Cette conception donne immédiatement une certaine motivation à vivre. Ce que j’accomplis durant mon existence n’est pas vain, cela détermine ce que je vais vivre une fois mon enveloppe charnelle arrivée à bout de souffle.

Nous parlons de visions établies par les mythologies et les religions. Il n’y a donc pas à apporter de preuve que la vie après la mort existe, il faut juste y croire fermement. Cela apporte tout de même un espoir, ce qui reste un point positif. Et ceci permet de cacher la faille béante des croyances : elles ne peuvent pas promettre la vie physique éternelle. Je deviendrai une âme, un esprit, je serai réincarné, je coulerai des jours heureux au paradis ou cruels en enfer. Mais je ne peux pas continuer à exister sous la forme actuelle. Ce n’est pas une loi divine, mais physique. Donc, même avec le recours des croyances, je ne peux pas m’échapper, il y aura forcément une fin. Vraiment ? S’il y a une fin, cela veut dire qu’à un moment je ne suis plus conscient. Ainsi, je ne peux pas savoir que tout est terminé. Ma fin existera peut-être pour d’autres mais je ne pourrai jamais m’en assurer puisque je ne serai plus. Et si je ne peux pas être conscient de ma fin, comment être certain qu’il y en a une ?

Nous verrons très vite à quoi cette interrogation qui semble étrange nous mène. En attendant, penchons-nous sur la fin telle que conçue par l’esprit scientifique. Car, chacun l’a compris, la science étant également une croyance elle ne se départit pas des logiques mythologiques et religieuses. Ainsi, la science elle aussi prévoit une fin globale et tente d’expliquer la fin individuelle. La seule différence est qu’elle ne laisse aucun espoir…

La fin scientifique

Pour la science, la mort est définitive, il ne s’agit que d’un pur mécanisme, physiologique cette fois-ci. Le corps vieillit, les cellules ne se renouvellent plus, les organes n’arrivent pas à tenir indéfiniment. Parce que tout ceci n’est qu’une machine vivante elle aussi frappée d’une obsolescence programmée. À plus ou moins long terme, mais à la fin le sort est le même pour toutes et pour tous. Comme la science ne se base que sur des théories et des hypothèses elle se trompe parfois. D’abord les cellules du cerveau étaient réputées pour cesser leur renouvellement vers l’âge de vingt-cinq ans, on en revient un peu, ce n’est peut-être pas tout à fait exact. Ce qui est sûr pour la science est que le corps retourne à la poussière, personne ne peut y échapper, la vie éternelle est une illusion. Enfin, une théorie illusoire a de fortes chances de se révéler faisable un jour.

Pour ce qui est de la fin globale, là encore la science n’offre absolument aucun espoir. Il y aurait eu le Big bang, un jour il y aura le Big Crunch. L’univers est né d’une explosion libérant tous les éléments nécessaires à la création de l’univers, tout ce qui le compose, y compris la vie. Cet univers s’étend en permanence pour un jour stopper sa progression, l’ensemble de ces efforts ne conduisant qu’à un effondrement sur lui-même. Voilà, tout est fini, l’univers disparaît, rideau, fin du film, il n’existe plus rien. Le néant en somme, même si nous avons vu qu’une telle notion ne peut pas exister. Ce qui est pratique avec la science, c’est qu’elle n’a pas à s’expliquer sur des questions métaphysiques. Pourquoi l’explosion originelle ? Pourquoi la formation d’un univers pour qu’à la fin tout disparaisse ? Inutile de s’interroger, on vous dit que c’est ainsi, des théories le prouvent, à un moment donné il n’y aura plus rien.

La science n’offre aucun espoir. Peu importe ce que l’on fait, tout aura une fin. Quand ? Voilà une question intéressante. La science ne le sait pas. Notons que sur ce point encore elle se rapproche des mythologies et des religions qui prédisent une Apocalypse sans pouvoir donner une date précise. À chaque millénaire on nous fait croire que les divinités ont décidé que ce serait le clap de fin. Et la science s’y met aussi : l’an 2000 devait sonner le glas, si ce n’est de l’univers dans son entier, du moins d’Internet. Il ne s’est absolument rien passé. Si l’on comprend pourquoi les religions ont besoin d’une Apocalypse, afin d’effrayer les fidèles et de ressusciter leur adoration des divinités, il est plus difficile de trouver une raison qui pousserait la science à prédire une fin. Elle ne sait pas dire pourquoi l’univers s’est formé, dans quoi il s’étend, de quel droit se permet-elle d’affirmer que tout aura un point final ?

Parce que si le corps humain a une fin, par extrapolation l’univers doit en avoir une aussi. Tout doit prendre fin, c’est la base de la science, rien ne peut être éternel. Nous avons vu qu’au moment de ma mort, je ne suis pas conscient d’être mort, donc je ne peux pas avoir la certitude d’être mort. Je ne suis ainsi pas certain qu’elle existe. Si l’univers s’effondre et que tout disparaît, cette fois-ci il n’y aura plus personne pour attester de la fin. Nul être conscient ne pourra observer que tout est fini. Si personne ne prend conscience que le rideau est tombé, comment être certain que l’événement s’est produit ? Si tous les spectateurs d’un théâtre partent avant la fin du spectacle, qu’il n’y a personne pour voir le rideau se refermer, comment savoir s’il n’est pas simplement resté ouvert ? Personne ne pourra donc prouver qu’il y a eu une fin. Je ne peux pas être conscient que ma vie est terminée, personne ne sera conscient que l’univers a pris fin, ce sont ainsi deux événements qui, en réalité, n’existeront jamais. Pour que quelque chose existe, il faut une conscience attestant qu’elle existe.

La fin serait ainsi simplement une chimère. Comment est-ce possible ? Chacun est convaincu de l’existence de la mort, moins nombreux sont ceux pensant régulièrement à la fin de l’univers. Mais la mort est là, je peux la voir, je peux en attester. Le point sur lequel il faut insister est que je ne peux pas constater ma propre fin. De ce fait, techniquement, elle n’existe pas. Et pourtant je ne peux pas non plus affirmer que je suis éternel. Je ne meurs pas et je ne vis pas pour l’éternité, ce qui peut sembler paradoxal, à moins qu’il existe une troisième voie…

La temporalité

Si nous avons besoin d’identifier une origine, une fin et quelque chose entre, c’est que nous vivons dans un paradigme basé sur la temporalité. Nous nous attachons à conserver une forme chronologique des événements. Ceci pour expliquer ce que nous vivons et pour donner une unité, une cohérence à l’ensemble. Ainsi, un passé commun est indispensable et est même devenu une discipline : l’Histoire. Cette dernière permet de définir un tronc commun. Les événements que j’observe sont la conséquence non pas seulement de ce qui s’est produit dans mon passé, mais prennent racine dans des époques qui précéderaient mon émergence dans le monde. Le problème est que l’Histoire reste une construction bancale prenant pour acquis des éléments épars associés maladroitement dans le but d’édifier une certaine logique. La discipline ne repose sur aucune donnée fiable. Elle est l’héritière des légendes, des contes et des fables devenus simplement trop limités pour contenir un passé de plus en plus dense et complexe.

L’Histoire ne se réfère pas au passé, elle est le miroir du monde que j’observe. Sa fragile solidité ne vient que du fait que cette mystification a pris l’apparence de la réalité, devenant une croyance tangible puisque ses éléments peuvent être prouvés. Mais si l’Histoire n’était pas le fruit d’une imagination fertile, elle ne pourrait pas être remise en cause et manipulée au gré des besoins immédiats. Si elle n’était pas une simple chimère, elle constituerait un enseignement permettant d’aller de l’avant au lieu de n’être qu’une éternelle répétition. Ce n’est pas un hasard s’il est toujours possible de réaliser un parallèle entre la situation que j’expérimente et les événements du passé. L’Histoire ne me précède pas, je la construis en permanence. Ce n’est pas le passé qui définit le présent mais le présent qui me fait imaginer le passé hypothétique, les événements qui ont dû avoir lieu pour expliquer ce que j’observe.

L’Histoire n’est qu’une manière de légitimer le monde que j’expérimente. Sans cela je ne pourrais pas interpréter ce qui se produit autour de moi, j’ai besoin de cohérence, d’une articulation logique. Il faut que j’explique le comment, et l’Histoire se contente de cela. À l’instar des religions et de la science elle n’élucide en rien le pourquoi. Le passé historique n’est donc qu’un récit déformé des phénomènes observables à l’instant où je pense, parce que je me suis enfermé dans une logique chronologique où chaque élément a besoin d’un précédent. Il est pourtant impossible d’affirmer que le passé tel que je le conçois a réellement existé. Certes, il semble y avoir de nombreuses preuves tangibles. Sont-elles fiables ? L’archéologie est une discipline essentielle pour asseoir la croyance en l’Histoire. Mais qu’apporte cette discipline ? Je ne découvre que ce que je suis capable de concevoir, comprendre et accepter, donc ce dont j’ai besoin. Hypothétiquement, le monde regorge de vestiges qui pourtant ne sont exhumés qu’au rythme de la nécessité de faire émerger des preuves de l’Histoire que je veux raconter.  Une idée, une hypothèse, une fiction précèdent immanquablement l’exhumation de morceaux du passé prenant l’apparence d’objets ayant traversé le temps.

Certes, de nombreuses découvertes archéologiques semblent être faites par hasard. Étrangement pourtant, aucune ne constitue jamais une réelle surprise. Même les découvertes à l’apparence fortuite ne viennent pas ébranler le paradigme que j’ai construit et accepté, remettre en cause la cohérence générale. Au contraire, chaque vestige exhumé intègre instantanément le récit général pour corroborer l’Histoire et confirmer sa véracité. Lorsque règne la paix, les artefacts d’anciennes civilisations émergent pour prouver que des peuples ont vécu de longues périodes à la fois pacifiques et prospères. Lorsque la menace de conflits augmente, d’autres artefacts surgissent ou sont réinterprétés pour certifier que même ces civilisations étaient belliqueuses, voire sanguinaires et guerrières. Toujours prospères, puisqu’il n’est pas concevable de prendre des perdants pour modèle. Seuls les vainqueurs entrent dans l’Histoire pour faire briller la réalité observée, la placer dans la continuité des gagnants.

L’archéologie vient ainsi opportunément appuyer la véracité de l’Histoire telle que conçue pour servir de justification à l’état du monde tel que je l’observe. Le doute est permis alors que les vestiges émergent systématiquement après la théorie, pour la valider. Comme si les artefacts avaient été placés au bon endroit et émergeaient au bon moment pour conforter les hypothèses préalablement échafaudées et ainsi entrer en syntonie avec les nécessités de justification de l’être. Le doute grandit sachant que l’être lui-même découvre et interprète ces vestiges. C’est ainsi l’observateur, le garant de la cohérence, qui met au jour les artefacts qui lui sont utiles. Aucun élément archéologique ne remet en cause ou n’ébranle la logique du monde tangible, elle la conforte. Ceci pour que le file de l’Histoire jamais ne se brise.

Rien n’est découvert hors contexte. Après tout, l’être ne découvre que ce qu’il cherche. Nulle découverte archéologique ne vient défier la cohérence établie. Ce qui signifie que le supposé passé n’existe pas réellement, hors de l’esprit de l’être. Je suis le créateur de la chronologie. Une seule majuscule distingue l’Histoire des histoires imaginées.

Pour justifier mon existence j’éprouve le besoin de raconter des histoires et de les confirmer avec des vestiges opportunément exhumés. Mais puisque je suis à l’origine de la réalité qui m’entoure, que je suis celui qui imagine, comment être certain que le passé n’est pas une simple construction de mon esprit ? Sans doute parce qu’à titre personnel je considère avoir un passé, dont je suis certain, jusqu’à preuve du contraire…

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