Friedrich Nietzsche

La Volonté de puissance

 « Il n’y a pas de faits, mais seulement des interprétations. »

 « L’univers doit posséder un nombre calculable de combinaisons dans le grand jeu du hasard qui est à la base de son existence… Dans l’infinité, à un moment ou à un autre, chaque combinaison possible a dû être réalisée ; et non seulement une fois, mais une infinité de fois. »

« Imaginons cette idée sous la forme la plus terrible : l’existence telle qu’elle est, sans signification et sans but, mais revenant sans cesse d’une façon inévitable, sans un dénouement dans le néant : “l’Éternel Retour”. »

« Nous nions les causes finales : si l’existence tendait à un but ce but serait atteint. »

« Le degré de conscience rend la perfection impossible… »

« Malgré tout on ne devient que ce que l’on est (malgré tout : je veux dire l’éducation, l’instruction, le milieu, le hasard et les accidents). »

« Elle [la conscience] ne fait que redire : elle ne crée pas de valeurs. »

 « Qu’il n’existe rien en dehors du Tout… Et, encore une fois, c’est là une grande consolation, car c’est là que repose l’innocence de tout ce qui est. »

« C’est de la valeur des unités que dépend la signification de la totalité… »

 « Je maintiens aussi la phénoménalité du monde intérieur : tout ce qui nous devient sensible dans la conscience a dû être d’abord apprêté, simplifié, schématisé, interprété. Le véritable procédé de la “perception intérieure”, l’enchaînement des causes entre les pensées, les sentiments, les désirs, entre le sujet et l’objet, nous est entièrement caché et c’est peut-être chez nous simple affaire d’imagination. Ce “monde intérieur en apparence” est traité avec les mêmes formes et les mêmes procédés que le monde “extérieur”. » 

« Penser, tel que le déterminent les théoriciens de la connaissance, cela n’existe pas du tout ; c’est une fiction tout à fait arbitraire, réalisée en séparant du processus général un seul élément, en soustrayant tous les autres éléments, un arrangement artificiel en vue de s’entendre… »

 « Il y a renversement chronologique, de sorte que la cause parvient à la conscience plus tard que l’effet. »

« Nous avons appris que les sensations que l’on tient naïvement pour conditionnées par le monde extérieur sont en réalité conditionnées par le monde intérieur […] »

« Le fait fondamental de l’expérience intérieure c’est que la cause est imaginée lorsque l’effet a eu lieu… »

« Notre “monde extérieur”, tel que nous le projetons à chaque moment, est indissolublement lié aux vieilles erreurs des causes : nous essayons de l’interpréter par le schématisme des “objets”. »

« Il est essentiel de ne pas se méprendre sur le rôle de la conscience : c’est notre relation avec le monde extérieur qui a développé celle-ci. »

« Non point “connaître”, mais schématiser, imposer au chaos assez de régularité et de formes pour satisfaire notre besoin pratique. »

« La “réalité” réside dans le retour continuel des choses pareilles, connues, semblables, dans le caractère logique de celle-ci, dans la croyance que nous pourrons ici calculer et déterminer. »

« Parménide a dit : “L’esprit ne peut pas concevoir le néant.” Nous nous trouvons à l’autre extrémité et nous disons : “Ce qui peut être conçu est nécessairement une fiction.” »

« Sujet, c’est la fiction qui voudrait faire croire que plusieurs états similaires sont chez nous l’effet d’un même substratum : mais c’est nous qui avons créé l’“analogie” entre ces différents états. »

« L’idée de “réalité”, d’“être” est empruntée à notre sentiment du “sujet”. “Sujet” : interprété en partant de nous, en sorte que le moi passe pour être la substance, la cause de toute action, l’agisseur. »

« S’il n’y a rien de matériel, il n’y a rien non plus d’immatériel. »

« La forme apparaît comme quelque chose de durable et par conséquent comme quelque chose de précieux ; mais la forme a seulement été inventée par nous ; et quel que soit le nombre de fois où l’on réalise “la même forme”, cela ne signifie pas du tout que c’est la même, -car c’est toujours quelque chose de nouveau qui apparaît,- et nous, nous qui comparons, nous sommes seuls à additionner ce qui est nouveau, en tant que c’est semblable à l’ancien, pour l’adjoindre à l’unité de la “forme”. Comme si un type particulier devait être atteint, comme si ce type servait de modèle et d’exemple à la formation. »

« La forme, l’espèce, la loi, l’idée, le but, partout on commet la même faute de substituer à une fiction une fausse réalité […] »

« Nos besoins ont tellement précisé nos sens que “le même monde des apparences” reparaît toujours et prend ainsi l’apparence de la réalité. »

« Le monde nous apparaît logique parce que c’est nous qui l’avons d’abord logicisé. »

 « Si nous abandonnons l’idée de “sujet” et d’“objet”, nous abandonnerons aussi l’idée de “substance” et par conséquent aussi ses différentes modifications, par exemple la “matière”, l’“esprit” et autres êtres hypothétiques, “l’éternité et l’invariabilité de la matière”, etc. Nous sommes débarrassés de la matérialité. »

« La volonté du vrai est une stabilisation, une action de rendre vrai et durable, une suppression de ce caractère faux, une transposition de celui-ci dans l’être. La “vérité” n’est pas, par conséquent, quelque chose qui est là et qu’il faut trouver et découvrir. »

 « L’homme projette, en quelque sorte, en dehors de lui, son instinct de vérité, son “but”, pour en faire le monde de l’être, le monde métaphysique, la “chose en soi”, le monde existant déjà. Son besoin de créateur s’invente d’avance le monde auquel il travaille, il l’anticipe : cette anticipation (cette “foi” en la vérité) est son soutien. »

« Ce sont les degrés supérieurs dans les manifestations qui éveillent pour l’objet la croyance à sa “vérité”, c’est-à-dire à sa réalité. Le sentiment de la force, de la lutte, de la résistance, convainc qu’il y a là quelque chose à quoi l’on résiste. »

« Pour qu’un monde du vrai, de l’être put être imaginé, il fallut que préalablement l’homme véridique fut créé (et aussi qu’il se crût “véridique”). »

« En résumé : le monde tel qu’il devrait être existe ; ce monde-ci, le monde dans lequel nous vivons, est une erreur, ce monde, qui est le nôtre, ne devrait pas exister. »

 « Ce monde est apparent : donc il y a un monde-vérité ; ce monde est conditionné : donc il existe un monde absolu ; ce monde est plein de contradictions : donc il existe un monde sans contradictions ; ce monde est dans son devenir, par conséquent il existe un monde qui est : tout cela ne sont que de fausses conclusions (résultat d’une confiance aveugle en la raison : si A existe, il faut aussi qu’existe son idée contraire B). »

« Le monde-vérité vers lequel on cherche la voie ne peut pas être en contradiction avec lui-même, il ne peut pas changer, devenir, il n’a ni origine ni fin. »

« C’est là la plus grosse erreur qui ait été commise, la véritable fatalité de l’erreur sur la terre : dans les formes de la raison on croyait posséder un critérium de la réalité, tandis que l’on ne tenait ces formes que pour se rendre maître de la réalité, pour mal entendre la réalité d’une façon intelligente… Et voici que le monde devint faux, exactement à cause des qualités qui constituent sa réalité ; le changement, le devenir, la multiplicité, les contrastes et les contradictions, la guerre. »

 « L’“apparence” est un monde apprêté et simplifié, auquel nos instincts pratiques ont travaillé : il est pour nous parfaitement vrai, car nous y vivons, nous pouvons y vivre : preuve de sa vérité pour nous… »

« L’“apparence” : activité spécifique d’action et de réaction. Le monde-apparence, c’est un monde considéré par rapport aux valeurs ; ordonné et choisi selon les valeurs, c’est-à-dire dans ce cas, au point de vue de l’utilité pour ce qui en est de la conservation et de l’augmentation de la puissance, dans une espèce animale particulière. C’est donc le coté perspectif qui donne le caractère de l’“apparence” ! »

« Le “monde-apparence” se réduit donc à une façon spécifique d’agir sur le monde, en partant d’un centre. Or, il n’existe pas d’autre façon d’agir : et ce que l’on appelle “monde” est seulement un mot pour désigner le jeu d’ensemble de ces actions. La réalité se réduit exactement à cette action et réaction particulière de chaque individu à l’égard de l’ensemble… »

« Par l’idée d’un “monde inconnu” on insinue que ce monde est “connu” (c’est-à-dire ennuyeux). Par l’idée d’un “autre monde” on insinue que le monde pourrait être différent, cette idée supprime la nécessité et la fatalité (il est inutile de se soumettre, de s’assimiler). Par l’idée d’un “monde-vérité” on insinue que ce monde est mensonger, trompeur, déloyal, faux, inessentiel, et que, par conséquent, il n’est pas attaché à nous être utile (il faut éviter de s’assimiler à lui et il vaut mieux lui résister). »

« […] qu’est-ce qui nous donne un droit de fixer en quelque sorte des degrés de la réalité ? »

 « Physiologiquement, l’idée de « cause » est notre sentiment de puissance dans ce que l’on appelle la volonté, l’idée d’« effet » c’est le préjugé de croire que le sentiment de puissance est la puissance elle-même qui met en mouvement… Une condition qui accompagne un événement, et qui est déjà un effet de cet événement, est projetée comme “raison suffisante” de celui-ci ; le rapport de tension de notre sentiment de puissance (la joie en tant que sentiment de puissance, de la résistance surmontée) sont-ce là des illusions ? »

« La vie, étant la forme de l’être qui nous est le plus connue, est spécifiquement une volonté d’accumuler la force : tous les procès de la vie ont là leur levier ; rien ne veut se conserver, tout doit être additionné et accumulé. »

« La condition première du monde mécanique, c’est un préjugé des sens et un préjugé psychique. Le monde mécanique est imaginé de la façon dont seuls la vue et le toucher peuvent s’imaginer un monde (comme “mis en mouvement”) en sorte qu’il peut être évalué que l’on simule des unités de cause, des “choses” (atomes) dont l’effet demeure constant (transmission d’un faux concept du sujet sur le concept de l’atome) : idée du nombre, idée de l’être (idée du sujet). »

 « Nous n’avons absolument pas d’expérience au sujet de la “cause” : l’idée tout entière, si nous voulons la suivre au point de vue psychologique, nous vient de la conviction subjective que nous sommes des causes, c’est-à-dire que le bras remue. Nous distinguons les acteurs de l’action et c’est de ce schéma que nous nous servons partout : pour tout ce qui arrive nous cherchons un auteur. »

« Il est démontré que nous nous faisons illusion. Notre intelligence de “ce qui arrive” consistait en ceci que nous inventions un sujet rendu responsable du fait que quelque chose arrivait, et de la façon dont cela nous arrivait. Nous avons résumé notre sentiment de volonté : de “liberté”, de responsabilité et notre intention d’une action dans le concept d’une “cause”. »

« De fait, nous inventons toutes les causes d’après le schéma de l’effet ! Ce dernier nous est connu. Par conséquent, nous sommes incapables de prédire d’une chose quelconque dans quel sens elle “agira”. L’être, le sujet, la volonté, l’intention, tout cela est inhérent à la conception de “cause”. Nous cherchons les êtres pour expliquer pourquoi quelque chose s’est transformé. »

« En résumé : une chose qui arrive n’est ni provoquée, ni provocante : la “cause” est une “faculté de provoquer” inventée par une adjonction de ce qui arrive. »

« Nous n’avons pas la moindre raison de croire qu’à un changement en succède nécessairement un autre. Au contraire : un état, une fois atteint, devrait se conserver, s’il ne renfermait pas un pouvoir qui consiste précisément à ne pas vouloir se conserver… »

« Ce que veut l’homme, ce que veut la plus petite parcelle d’organisme vivant, c’est une augmentation de puissance. Dans l’aspiration vers ce but il y a plaisir tout autant que déplaisir ; dans chacune de ses volontés l’homme cherche la résistance, il a besoin de quelque chose qui s’oppose à lui… Le déplaisir, entrave de sa volonté de puissance, est donc un facteur normal, l’ingrédient normal de tout phénomène organique ; l’homme ne l’évite pas, il en a au contraire besoin sans cesse : toute victoire, tout sentiment de plaisir, tout événement présuppose une résistance surmontée. »

 « Avoir des fins, des buts, des intentions, bref vouloir, équivaut à vouloir devenir plus fort, vouloir grandir et vouloir aussi les moyens pour cela ; l’instinct le plus général et le plus profond dans toute action, dans toute volonté, est resté le plus inconnu et le plus caché, parce que, en pratique, nous obéissons toujours à mon commandement, parce que nous sommes nous-mêmes ce commandement. »

« La somme de déplaisir l’emporte sur la somme de plaisir : par conséquent, la non-existence du monde vaudrait mieux que son existence. Le monde est quelque chose qui, raisonnablement, ne devrait pas exister parce qu’il occasionne au sujet sensible plus de déplaisir que de plaisir. »

« La dégénérescence de la vie dépend essentiellement de l’extraordinaire faculté d’erreur de la conscience : celle-ci est très peu tenue en bride par les instincts et se méprend par conséquent de la façon la plus aisée et la plus foncière. »

« Si nous voulons déterminer un but assez vaste à la vie, ce but ne doit être identique à aucune catégorie de la vie consciente ; il doit, au contraire, les expliquer toutes comme des moyens pour le réaliser… »

« Le défaut fondamental c’est de considérer la conscience, au lieu d’y voir un instrument et un cas particulier dans la vie générale. »

« L’accroissement fait partie du concept de la chose vivante ; ce qui est vivant doit augmenter sa puissance et absorber par conséquent des forces étrangères. »

« Si le monde avait un but, il faudrait que ce but fût atteint. S’il existait pour lui une condition finale non prévue, il faudrait que cette condition finale fût atteinte également. S’il était capable de persévérer et de persister, capable d’“être”, si, au cours de son devenir, il possédait, ne fût-ce que pendant un seul instant, cette faculté d’“être”, c’en serait encore fait depuis longtemps de tout devenir, donc aussi de toute pensée, de tout “esprit”. Le fait même que l’“esprit” est un devenir démontre que le monde n’a point de but, point de condition finale, qu’il est donc incapable d’“être”. »

« Je voudrais que l’on commençât par s’estimer soi-même : tout le reste découle de là. Il est vrai qu’ainsi on cesse d’exister pour les autres : car c’est la dernière chose qu’ils vous pardonnent. »

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *