Emmanuel Kant

Critique de la raison pure

« Il y a deux souches de la connaissance humaine, qui viennent peut-être d’une racine commune, mais inconnue de nous, à savoir la sensibilité et l’entendement, la première par laquelle les objets nous sont donnés, la seconde par laquelle ils sont pensés. »

« Le temps ne peut pas être perçu extérieurement, pas plus que l’espace ne peut l’être comme quelque chose en nous. »

« Le temps est donc donné a priori. Sans lui, toute réalité des phénomènes est impossible. On peut les supprimer tous, mais lui-même (comme condition générale de leur possibilité) ne peut être supprimé. »

« Le temps n’a qu’une dimension ; des temps différents ne sont pas simultanés, mais successifs (tandis que des espaces différents ne sont pas successifs, mais simultanés). »

« Le temps n’est autre chose que la forme du sens interne, c’est-à-dire de l’intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur. En effet, il ne peut être une détermination des phénomènes extérieurs : il n’appartient ni à la figure, ni à la position ; mais il détermine lui-même le rapport des représentations dans notre état intérieur. »

« Le temps n’est rien. Il n’a de valeur objective que relativement aux phénomènes, parce que les phénomènes sont des choses que nous regardons comme des objets de nos sens ; mais cette valeur objective disparaît dès qu’on fait abstraction de la sensibilité de notre intuition, ou de ce mode de représentation qui nous est propre, et que l’on parle des choses en général. Le temps n’est donc autre chose qu’une condition subjective de notre intuition (laquelle est toujours sensible, c’est-à-dire ne se produit qu’autant que nous sommes affectés par des objets) ; en lui-même, en dehors du sujet, il n’est rien. »

« Il leur faut admettre comme éternels et infinis et comme existants par eux-mêmes deux non-êtres (l’espace et le temps), qui (sans être eux-mêmes quelque chose de réel) n’existent que pour renfermer en eux tout ce qui est réel. »

« Le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations ; car autrement il y aurait en moi quelque chose de représenté, qui ne pourrait pas être pensé, ce qui revient à dire ou que la représentation serait impossible ou du moins qu’elle ne serait rien pour moi. La représentation qui peut être donnée antérieurement à toute pensée se nomme intuition. »

« Je donne aussi parfois à l’imagination, en tant qu’elle montre de la spontanéité, le nom d’imagination productive, et je la distingue ainsi de l’imagination reproductive, dont la synthèse est soumise simplement à des lois empiriques, c’est-à-dire aux lois de l’association, et qui par conséquent ne concourt en rien à l’explication de la possibilité de la connaissance a priori et n’appartient pas à la philosophie transcendantale, mais à la psychologie. »

« Ce n’est pas le temps qui s’écoule, mais en lui l’existence du changeant. Au temps donc, qui lui-même est immuable et fixe, correspond dans le phénomène l’immuable dans l’existence, c’est-à-dire la substance, et c’est en elle seulement que peuvent être déterminées la succession et la simultanéité des phénomènes par rapport au temps. »

« Il en est ainsi de toute portion du temps, même de la plus petite. Je ne la conçois qu’au moyen d’une progression successive qui va d’un moment à un autre, et c’est de l’addition de toutes les parties du temps que résulte enfin une quantité de temps déterminée. »

« Les trois modes du temps sont la permanence, la succession et la simultanéité. De là trois lois qui règles tous les rapports chronologiques des phénomènes, et d’après lesquelles l’existence de chacun d’eux peut être déterminée par rapport à l’unité de tout temps, et ces lois sont antérieures à toute expérience, qu’elles servent elles-mêmes à rendre possible. »

« Principe de la permanence de la substance : la substance persiste au milieu de changement de tous les phénomènes, et sa quantité n’augmente ni ne diminue dans la nature. »

« Tout ce qui change est donc permanent, et il n’y a que son état qui varie. Et comme cette variation, cette vicissitude ne concerne que les déterminations, qui peuvent finir ou commencer, on peut dire, au risque d’employer une expression en apparence quelque peu paradoxale, que seul le permanent (la substance) change, et que la variable n’éprouve pas de changement, mais une vicissitude, puisque certaines déterminations cessent et que d’autres commencent. »

« C’est donc dans ce qui en général précède un événement que doit se trouver la condition qui donne lieu à une règle selon laquelle cet événement suit toujours et nécessairement ; mais je ne puis renverser l’ordre en partant de l’événement et déterminer (par l’appréhension) ce qui précède. En effet, nul phénomène ne retourne du moment suivant à celui qui précède, quoique tout phénomène se rapporte à quelque moment antérieur ; un temps étant donné, un autre temps déterminé le suit nécessairement. »

« La plupart des causes efficientes de la nature sont en même temps que leurs effets, et la succession de ceux-ci tient uniquement à ce que la cause ne peut pas produire tout son effet en un moment. Mais dans le moment où l’effet commence à se produire, il est toujours contemporain de la causalité de sa cause, puisque, si cette cause avait cessé d’être un instant auparavant, il n’aurait pas eu lieu lui-même. »

« La simple conscience, mais empiriquement déterminée, de ma propre existence, prouve l’existence des objets extérieurs dans l’espace. »

« La conscience de moi-même dans la représentation Je, n’est point du tout une intuition, mais une représentation purement intellectuelle de la spontanéité d’un sujet pensant. »

« Il y a beaucoup de choses possibles qui ne sont pas réelles. Il semble à la vérité que l’on puisse mettre le nombre du possible au-dessus de celui du réel, puisqu’il faut que quelque chose s’ajoute à celui-là pour former celui-ci. »

« La vérité ou l’apparence ne sont pas dans l’objet, en tant qu’il est perçu, mais dans le jugement que nous portons sur ce même objet, en tant qu’il est conçu. Si donc on peut dire justement que les sens ne trompent pas, ce n’est point parce qu’ils jugent toujours exactement, c’est parce qu’ils ne jugent pas du tout. Par conséquent c’est uniquement dans le jugement, c’est-à-dire dans le rapport de l’objet à notre entendement qu’il faut placer la vérité aussi bien que l’erreur, et partant aussi l’apparence, qui nous invite à l’erreur. »

« Personne ne peut et ne doit déterminer quel est le plus haut degré où doive s’arrêter l’humanité, et par conséquent combien grande est la distance qui doit nécessairement subsister entre l’idée et sa réalisation ; car la liberté peut toujours dépasser les bornes assignées. »

« Cette conscience de moi-même est-elle possible sans les choses hors de moi par lesquelles les représentations me sont données, et par conséquent puis-je exister simplement comme être pensant (sans être homme) ? »

« D’après l’idée de la raison, tout le temps passé est nécessairement conçu comme donné, en tant qu’il est la condition du moment donné. Quant à l’espace, il n’y a pas à distinguer en lui de progression et de régression, parce que, ses parties existant simultanément, il ne constitue pas une série, mais un agrégat. »

« Si l’univers contient en soi tout ce qui existe, il n’est non plus à ce titre ni semblable, ni dissemblable à aucune autre chose, puisqu’il n’y a en dehors de lui aucune autre chose à laquelle il puisse être comparé. »

« Si le monde est un tout existant en soi, il est ou fini ou infini. Or le premier cas aussi bien que le second sont faux. Il est donc faux aussi que le monde (l’ensemble de tous les phénomènes) soit un tout existant en soi. D’où il suit par conséquent que les phénomènes en général ne sont rien en dehors de nos représentations. »

« L’être nécessaire devrait être conçu tout à fait en dehors de la série du monde sensible et d’une manière purement intelligible, ce qui seul peut l’empêcher d’être lui-même soumis à la loi de la contingence et de la dépendance qui régit tous les phénomènes. »

« De même que l’idée donne la règle, l’idéal en pareil cas sert de prototype pour la complète détermination de la copie, et nous n’avons pas d’autre mesure de nos actions que la conduite de cet homme divin que nous trouvons dans notre pensée, avec lequel nous nous comparons, et d’après lequel nous nous jugeons et nous corrigeons, mais sans jamais pouvoir atteindre sa perfection. »

« Toute possibilité des choses (de la synthèse de leurs éléments divers quant à leur contenu) est donc considérée comme dérivée, et seule celle de ce qui renferme en soi toute réalité est regardée comme originaire. »

« Etre n’est évidemment pas un prédicat réel, c’est-à-dire un concept de quelque chose qui puisse s’ajouter au concept d’une chose. C’est simplement la position d’une chose ou de certaines déterminations en soi. »

« Si quelque chose existe, il doit exister aussi un être absolument nécessaire. Or j’existe au moins moi-même ; donc un être absolument nécessaire existe. »

« Il est cependant tout à fait impossible de prouver qu’une disposition de la nature, quelle qu’elle soit, n’ait pas du tout de fin. »

« La conscience de mon ignorance (si cette ignorance n’est en même temps reconnue comme nécessaire), au lieu de terminer toutes mes recherches, est au contraire la véritable cause qui les provoque. »

« Pour que l’imagination ne rêve pas, mais qu’elle s’exerce utilement, sous la sévère surveillance de la raison, il faut qu’elle s’appuie sur quelque chose qui soit parfaitement certain et qui ne soit pas à son tour imaginaire ou de pure opinion, et ce quelque chose est la possibilité de l’objet même. »

« Tout intérêt de ma raison (tant spéculatif que pratique) se ramène aux trois questions suivantes : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Qu’ai-je à espérer ? »

« C’est donc une idée pratiquement nécessaire de la raison de se regarder comme appartenant au règne de la grâce, où tout bonheur nous attend, à moins que nous ne restreignions nous-mêmes notre part au bonheur en nous rendant indignes d’être heureux. »

« L’expérience nous enseigne bien qu’à un phénomène succède ordinairement un autre phénomène, mais non pas que celui-ci doive nécessairement succéder à celui-là. »

« Le principe de la possibilité de l’association des éléments divers, en tant que cette diversité réside dans l’objet, s’appelle l’affinité du divers. »

« C’est donc nous-mêmes qui introduisons l’ordre et la régularité dans les phénomènes que nous appelons nature, et nous ne pourrions les y trouver s’ils n’y avaient pas été mis originairement par nous ou par la nature de notre esprit. »

« Chacun se doit donc nécessairement regarder soi-même comme une substance, et sa pensée comme de simples accidents de son existence ou comme des déterminations de son état. »

« Ce qui s’accorde avec une perception suivant des lois empiriques est réel. »

Idée de ce que pourrait être une histoire universelle dans les vues d’un citoyen du monde

« Tout se réduit donc à peu près à cette question : Est-il raisonnable de supposer que les dispositions de la Nature, qui ont un but dans toutes les parties, soient sans but dans l’ensemble ? »

La religion dans les limites de la raison

« Quant aux miracles théistiques, nous pouvons sans doute nous faire une idée des lois de la relation des effets à leur cause (en tant que cette cause est un être tout-puissant et par conséquent moral), mais nous ne pouvons nous en faire qu’une idée générale, en nous représentant l’être-cause comme créateur du monde et auteur de l’ordre matériel et de l’ordre moral dans le monde, parce que nous ne pouvons acquérir de ces lois harmoniques une connaissance immédiate et essentielle dont la raison puisse faire usage. »

« On pourrait encore définir la conscience la faculté morale de juger se jugeant elle-même. »

Leçons de métaphysique

« L’ontologie est une science élémentaire pure de toutes nos connaissances a priori ; c’est-à-dire qu’elle contient l’ensemble de tous les concepts purs que nous pouvons avoir a priori des choses. »

« L’ontologie est la première partie de la métaphysique. Le mot même vient du grec et signifie la science des êtres, ou mieux, suivant l’esprit de la lettre, la théorie générale de l’être. L’ontologie est la science élémentaire de tous les concepts que mon entendement ne peut avoir qu’a priori. »

« Ce qui contient le principe réel de quelque chose s’appelle cause. »

« Le principe qui contient tout ce qui se trouve dans la conséquence s’appelle principe suffisant ; mais le principe qui ne contient qu’une seule partie de ce qui se trouve dans la conséquence est le principe insuffisant. »

« Toute chose est parfaite, c’est-à-dire que chaque chose contient tout ce qui est indispensable à son existence. »

« Exister simultanément, c’est être dans un seul et même temps. Des choses se succèdent ou se suivent, si elles sont dans des temps différents. Nous considérons comme phénomènes toutes les choses que nous plaçons dans le temps et dans l’espace. »

« L’espace dans lequel sont contenues toutes les parties assignables est l’espace infini ou absolu. Le temps dans lequel sont contenues toutes les parties assignables est l’éternité. Mais ce sont là des idées que nous ne pouvons pas saisir. »

« Dire que la chose naît, c’est dire que l’existence suit la non-existence. Il y a toujours un temps de supposé. »

« Le temps, la succession des différentes choses, ne pourrait jamais être perçu si tout changeait, si rien n’était permanent. Tout changement exige en même temps quelque chose de permanent pour que notre expérience en soit possible. La substance reste ; les accidents seuls changent. »

« Dans le rapport de la cause à l’effet, la cause première est le concept final qui n’est cause par rien d’autre. Dans le troisième rapport, celui du tout aux parties, le concept final est celui d’un tout qui n’est lui-même partie de rien autre, le concept du monde. »

« Sans cause première, la série des causes subalternes n’est pas suffisamment déterminée aux yeux de la raison pour qu’elle puisse en tirer l’effet. »

« Le passage s’effectue dans le temps : car dans les instants pendant lesquels il a lieu de A en B, se trouve un temps dans lequel il n’est plus en A et pas encore en B : ce temps est celui du changement, du passage. Une chose ne passe donc jamais immédiatement d’un état à un autre : ce n’est, au contraire, qu’en passant par tous les états intermédiaires que le changement d’état d’une chose est possible. »

« La première chose qui est parfaitement certaine, c’est que j’existe : je me sens moi-même, je sais certainement que je suis ; mais je ne sais pas avec une égale certitude que d’autres êtres existent hors de moi. »

Spinoza dit qu’il n’y a qu’un seul être, et que tous les autres en sont des modifications.

« La création n’est donc pas un événement, mais seulement ce par quoi les événements arrivent. »

« Si des choses, des histoires, des comédies, ou autres productions semblables, nous paraissent imparfaites, nous n’avons de paix qu’autant qu’elles sont terminées : on se dépite de ce que la chose n’est pas achevée, ce qui suppose une faculté de se faire une idée du tout, et de comparer les objets avec cette idée. »

« J’ai conscience que je puis dire : je fais quelque chose ; j’ai donc conscience que je ne suis mu par aucune détermination, et par conséquent que j’agis d’une manière absolument libre. Si je n’étais pas libre, si je n’étais qu’un moyen par lequel un autre ferait en moi quelque chose que je fais, je ne pourrais pas dire : je fais. »

« Comme toute matière est sans vie (car c’est là le concept que nous avons de la matière, puisque nous ne la connaissons pas autrement), rien de ce qui appartient à la vie ne peut provenir de la matière. »

« Une hypothèse nécessaire s’appelle croyance. »

« On se demande si l’on peut concevoir que rien n’existe ? La chose semble possible, puisque l’on peut, par la pensée, supprimer successivement l’existence de toutes les choses. Mais je ne puis avoir cette idée qu’à la condition de nommer les choses qui doivent ne pas exister. Or je ne pourrais pas nommer ces choses, si elles n’étaient déjà des réalités à moi données par-là même : car si rien n’existait, rien ne serait donné, et l’on ne pourrait rien nommer qui dût ne pas exister. »

« Cependant, c’est aussi une nécessité pour notre raison qu’il n’y ait qu’un pareil être comprenant la réalité suprême : car s’il y en avait plusieurs, les réalités seraient partagées entre eux, et aucun d’eux ne les posséderait toutes. »

Critique de la raison pratique

 

« Or je dis que l’homme, et en général tout être raisonnable, existe comme fin en soi, et non pas simplement comme moyen pour l’usage arbitraire de telle ou telle volonté, et que dans toutes ses actions, soit qu’elles ne regardent que lui-même, soit qu’elles regardent aussi d’autres êtres raisonnables, il doit toujours être considéré comme fin. »

« L’impératif pratique se traduira donc ainsi : agis de telle sorte que tu traites toujours l’humanité, soit dans ta personne, soit dans la personne d’autrui, comme une fin, et que tu ne t’en serves jamais comme d’un moyen. »

« La volonté ne doit donc pas être considérée simplement comme soumise à une loi, mais comme se donnant à elle-même la loi, à laquelle elle est soumise, et comme n’y étant soumise qu’à ce titre même (à ce titre qu’elle peut s’en regarder elle-même comme l’auteur). »

« Le principe qui consiste à faire du bonheur le mobile suprême de la volonté, c’est le principe de l’amour de soi. »

« Tout événement, par conséquent aussi toute action, qui arrive dans un point du temps, dépend nécessairement de ce qui était dans le temps précédent. Or, comme le temps passé n’est plus en mon pouvoir, toute action que j’accomplis d’après des causes déterminantes qui ne sont pas en mon pouvoir, doit être nécessaire, c’est-à-dire que je ne suis jamais libre dans le point du temps où j’agis. »

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