Malevitch, Kasimir

Carré noir sur fond blanc

1915, Musée Russe, Saint-Pétersbourg

Malevitch

1. Le véritable art contemporain débute à la fin du dix-neuvième siècle jusque vers la moitié du vingtième siècle. Après, selon moi, l’art devient du n’importe quoi créé par absolument n’importe qui. Ce que l’on appelle « art », actuellement, en peinture, n’est qu’un produit commercial, façonné par des critiques à la solde des marchands. N’importe qui peut jeter de la peinture sur une toile ou même exposer le contenu d’une poubelle. Il faut ensuite que derrière « l’artiste » il y ait le marché de l’art, décernant un titre et une réputation.

Le véritable art contemporain a été dénaturé par ces faux artistes, qui naissent actuellement. La première chose à bien garder à l’esprit est que, depuis la fin du XIXème siècle, ce n’est plus la notion de beau qui fait une œuvre d’art. Il ne faut donc pas juger cette période selon des critères esthétiques, ils n’ont plus de valeur. La deuxième notion capitale, essentielle, est que ce qui compte dans l’art contemporain c’est l’idée. Les siècles passés mettaient en exergue le savoir-faire. Le début du vingtième siècle glorifie l’idée. Nous allons évoquer le Carré noir sur fond blanc de Malevitch. Souvenons-nous que ce qui fait la célébrité et l’importance de cette œuvre c’est l’idée : être le premier à explorer ce qui n’avait encore jamais été fait !

2. Ne cherchons donc pas la beauté dans cette œuvre, nous n’en trouverons point. Il faut admirer l’originalité de l’artiste. Durant les siècles passés, les artistes ont souvent repris les mêmes thèmes iconographiques : la Crucifixion, la Nativité, les portraits… Le jugement du génie se portait donc sur la manière d’aborder le sujet et bien évidemment sur la perfection de son rendu. Presque n’importe qui peut peindre un paysage. Seul Léonard de Vinci pouvait composer le paysage à l’arrière de la Joconde !

Ici, avec Malevitch, ce qui est admirable c’est le fait d’avoir eu l’idée de peindre un tableau montrant un carré noir sur fond blanc. Ce n’est pas beau, c’est original. Dans le sens ou personne n’en avait eu l’idée avant. Marcel Duchamp exposant un urinoir dans un musée, quoi qu’on en pense, c’est de l’art. Parce que personne ne l’avait fait avant lui. C’est l’essence de l’art contemporain : réaliser ce à quoi personne n’avait pensé. Si aujourd’hui j’exposais un urinoir ou une toile peinte en noir, ce ne serait pas de l’art. Pourquoi ? Parce que cette transgression a déjà été pensée et exécutée. L’art contemporain, c’est explorer le monde des idées, amener au statut d’œuvres d’art des objets auxquels nous n’aurions pas pensé…

3. Kasimir Malevitch (1878-1935), d’origine polonaise, est le fils d’un industriel et d’une mère au foyer. Les artistes contemporains ne sont pas issus, comme par le passé, de familles d’artistes. Ils ont simplement l’esprit artistique. Malevitch possède une solide formation de dessinateur technique. Les artistes contemporains (avant 1950) ont souvent de grandes connaissances de l’art, aussi bien du point de vue technique que culturel. Ils ne sont pas coupés de ce qui se faisait avant eux, ils vont simplement plus loin. En 1918, il expose son Carré blanc sur fond blanc, le premier monochrome de l’histoire de la peinture. Comme je le disais, ce qui lui confère son statut d’artiste est d’avoir été le premier à avoir l’idée de peindre une toile blanche avec de la peinture blanche ! L’abstraction est poussée à son paroxysme. Picasso et d’autres réalisaient des peintures abstraites. Malevitch sublime le concept, puisqu’il n’y a rien de plus abstrait qu’une peinture blanche !

4. Malevitch est aussi l’auteur de textes théoriques sur l’art. Nombre de ses manuscrits ne sont toujours pas publiés. Tous ne sont d’ailleurs pas liés à la pratique de l’art. Il est, à travers ses œuvres peintes, l’un des fondateurs du suprématisme. Les artistes de ce mouvement jouent avec les formes et la bidimensionnalité du médium : la toile. Les formes les plus utilisées sont le carré, le cercle et la croix. Malevitch avait une préférence pour le carré, une forme scientifique, non naturelle, basique, universelle ! L’art doit atteindre le degré zéro, ne plus rien représenter. Malevitch savait qu’après ses monochromes, la peinture devrait s’envoler vers un espace immatériel. Il s’engage dans la quête d’un monde sans objet, sans sujet. Au-delà de l’abstraction il y a : la non-représentation. Le Carré blanc sur fond blanc atteint cet objectif suprême : le blanc est le néant dévoilé.

5. Pour Malevitch, comme pour tous les grands artistes contemporains, l’art est d’abord une sensation. L’œuvre doit évoquer le rapport de l’artiste au monde, mais aussi entrer en syntonie avec le spectateur. C’est pour cela que la notion de beau disparaît. Devant les œuvres du passé, on admire la dextérité du peintre, on est sensible à la beauté de la représentation. L’art contemporain propose une approche beaucoup plus directe, sans filtre. Il n’y a pas d’iconographie à comprendre, il n’est pas nécessaire de connaître la Bible pour interpréter le sujet d’une toile ! Le contact avec l’œuvre est direct. Le spectateur et touché ou rebuté. Dans les deux cas, l’œuvre est une réussite. Devant certaines toiles contemporaines on ressent tout un panel d’émotions. Devant d’autres on n’éprouve qu’un rejet, en bloc. Ce qui compte, c’est que l’œuvre ne laisse personne insensible ! Chacun a son avis, positif ou négatif sur le Carré noir sur fond blanc. L’essentiel est que chacun ait un avis !

6. Un monochrome est réalisé à partir d’une couleur, d’une nuance, unique. Les œuvres de Rothko ne sont pas des monochromes, puisque l’artiste joue sur les différences de couleur. Mais la peinture chinoise, par exemple, présente depuis longtemps des monochromes, avec l’utilisation d’une seule tonalité : l’encre de Chine. Après Malevitch, les monochromes sont devenus un genre pictural à part entière, au même titre que les scènes historiques ou la peinture de paysages. Yves Klein en est l’un des artistes les plus célèbres. Le bleu spécifique qui porte son nom et qu’il utilise comme couleur inique a fait sa réputation. Réussir à rendre une œuvre sensible, provoquer de l’émotion en n’utilisant qu’une seule et unique couleur, voilà la force de ce mouvement, de cette technique. Nous sommes désormais habitués à voir ces œuvres, mais il faut toujours se rappeler le choc de l’innovation, lorsque l’on est passé de la peinture des siècles précédents à l’art abstrait puis au néant…

7. En conclusion, ne dites jamais que cette peinture de Malevitch est « belle » ou « moche ». Appliquer ces critères c’est nier l’essence même de la toile, son but principal, qui est justement de se défaire de tout jugement de valeur pour se concentrer sur le jugement émotionnel. On peut être touché ou non par les monochromes. Il n’en reste pas moins qu’ils représentent sans doute la fin de la peinture, sa mutation ultime. Après l’art figuratif, qui a régné pendant des siècles, les artistes ont dématérialisé la toile. Il y a eu les Fauves, utilisant des couleurs non naturelles, représentant par exemple les ombres avec de la peinture verte. Il y a eu les cubistes, déstructurant les sujets jusqu’à les rendre incompréhensibles. Et enfin, il y a eu les monochromes, le degré zéro de la peinture, l’aboutissement de l’art contemporain. Après cela, il n’y a plus rien à inventer. À part réaliser ce que nous faisons depuis Andy Warhol : assimiler l’art à un objet de consommation ! L’art utile, ce n’est plus de l’art…