Watteau, Jean-Antoine

Pèlerinage à l’île de Cythère

1717, Musée du Louvre.

Pèlerinage

1. Jean-Antoine Watteau (1684-1721) est l’un des représentants français du mouvement rocaille. Inspiré par la commedia dell’arte, il affectionne le thème du théâtre, aussi bien comme sujet de ses œuvres ou comme influence pour la manière de représenter une scène. Sa carrière ne s’étend que sur une quinzaine d’années mais il a connu le succès rapidement et nous a légué des milliers de dessins ainsi que des centaines de tableaux très prisés par les princes de l’Europe entière. Installé à Paris, ce travailleur acharné va asseoir sa réputation et faire fortune. Il commence sa carrière chez un fabricant de peinture, au pont Notre-Dame, où il doit copier en plusieurs exemplaires des images religieuses et des tableaux de genre.

Pierrot

Pierrot, 1717-1719, Louvre.

2. Il se lie à Claude Guillot, peintre, graveur et décorateur au contact duquel il prend goût aux représentations de fantaisies galantes, aux thèmes mythologiques et aux singeries. S’essayant à la peinture d’Histoire, il prend part à la querelle des Anciens et des Modernes qui agite le monde artistique, aussi bien la littérature que la peinture. Il est bien évidemment dans le camp des « coloristes », privilégiant les sensations à travers l’utilisation de la couleur, face aux défenseurs de la primauté du dessin, les poussinistes. N’obtenant que la deuxième place au prix de Rome de 1709, il ne bénéficiera pas du privilège d’intégrer l’Académie de France à Rome. S’il devient membre de l’Académie de Sculptures et de Peintures en 1712, ce n’est que cinq ans plus tard qu’il présente son morceau de réception : Le Pèlerinage à l’île de Cythère.

3. Pour qu’il puisse être reçu à l’Académie, on crée spécialement pour Watteau une catégorie de « fête galante ». Le tableau jouit d’un énorme succès et Watteau lui-même en fera une réplique sensiblement différente un an plus tard : Embarquement pour l’île de Cythère, acheté par Frédéric II de Prusse. Dans l’Antiquité, l’île de Cythère, en mer Égée, abritait un temple dédié à Aphrodite. Selon la mythologie, c’est dans les eaux de cette île que la déesse de l’amour serait née. L’île est donc devenue un symbole des plaisirs amoureux.

4. Au premier plan se dresse une statue d’Aphrodite, impassible, alors que l’on observe des couples sur le point de quitter l’île. En arrière-plan, outre la mer et quelques lointaines montagnes, on peut noter plusieurs références mythologiques : des Cupidons rappelant la présence d’Éros ou le coquillage qui orne la poupe de la barque, comme symbole de la déesse Aphrodite. L’équilibre de la toile est maintenu par les lignes verticales des arbres et des statues. Comme à son habitude, Watteau réalise une peinture proche de l’esquisse, sans définir de lignes précises et utilisant des couleurs chaudes. Il place aussi différents symboles érotiques : la Vénus enguirlandée dans les bois, la nacelle en forme de lit, les couples enlacés…

Embarquement

Embarquement pour l’île de Cythère.

5. Il existe un débat sur l’instant représenté : un départ ou une arrivée ? Les historiens de l’art penchent plutôt pour un départ de l’île. La jeune femme du couple de gauche se tourne et semble observer avec regret ce lieu de bonheur qu’elle est sur le point de quitter. La lumière basse peut suggérer une fin de journée. On perçoit également une certaine mélancolie de la scène, les visiteurs quittant à regret ce lieu d’amour et de plaisirs. Pour Auguste Rodin, Watteau aurait représenté trois étapes successives de la séduction, selon le principe de la simultanéité médiévale. Au pied d’une statue, une jeune femme écoute les paroles chuchotées par son admirateur et si elle hésite, un amour avec son carquois la tire par la jupe pour l’encourager. Une autre femme accepte la main tendue par son cavalier, elle cède à la tentation. Un couple est enlacé alors qu’un chien l’accompagne, symbole érotique ou plus souvent symbole de fidélité.

6. Rodin donne cette description du tableau :

« Ce qu’on aperçoit d’abord (…) est un groupe composé d’une jeune femme et de son adorateur. L’homme est revêtu d’une pèlerine d’amour sur laquelle est brodé un cœur percé, gracieux insigne du voyage qu’il voudrait entreprendre. (…) elle lui oppose une indifférence peut-être feinte (…) le bâton du pèlerin et le bréviaire d’amour gisent encore à terre. À gauche du groupe dont je viens de parler est un autre couple. L’amante accepte la main qu’on lui tend pour l’aider à se lever. (…) Plus loin, troisième scène. L’homme prend sa maîtresse par la taille pour l’entraîner. (…) Maintenant les amants descendent sur la grève, et, (…) ils se poussent en riant vers la barque ; les hommes n’ont même plus besoin d’user de prières : ce sont les femmes qui s’accrochent à eux. Enfin les pèlerins font monter leurs amies dans la nacelle qui balance sur l’eau sa chimère dorée, ses festons de fleurs et ses rouges écharpes de soie. Les nautoniers appuyés sur leurs rames sont prêts à s’en servir. Et, déjà portés par la brise, de petits Amours voltigeant guident les voyageurs vers l’île d’azur qui émerge à l’horizon. »

7. À partir de 1725 on utilise le terme de rococo pour désigner la fusion du style rocaille (français) et du style baroque (italien). Le rococo est un style léger, gai, où la lumière prédomine. Les artistes de ce mouvement cherchent des sujets permettant de fuir une réalité devenue angoissante, un avenir incertain. L’illusion est le maître mot. Sous la régence de Philippe d’Orléans puis sous le règne de Louis XV, le rococo est le miroir d’une société devenue plus légère, libertine : les fêtes galantes sont le symbole d’une aristocratie consciente de sa perte mais refusant de faire face à la réalité. En peinture, les genres se mélangent : la mythologie côtoie la religion sur fond de décors contemporains. Les artistes s’intéressent autant aux représentations de l’aristocratie qu’à celles de la bourgeoisie, une sorte de préfiguration de la future abolition de la hiérarchie sociale.