Therbusch, Anna Dorothea

Autoportrait au monocle

1777, Staatlische Museen zu Berlin

Therbusch

1. Au XVIIIe siècle, nombre d’auteurs utilisaient leur plume pour réfléchir sur l’évolution du rôle de la femme et sa place dans une période marquée par de nombreuses mutations sociales. Le plus célèbre et le plus influent des Français qui ait consacré nombre de ses écrits à ces questions est Jean-Jacques Rousseau. Le philosophe insistait surtout sur le rôle important de l’éducation, problème auquel il consacrera une bonne partie de son ouvrage, Émile. Le phénomène qui met en évidence la place grandissante que tient la femme dans la société est le salon. Ces réunions mondaines se tenaient à l’initiative de la maîtresse de maison au nom de famille prestigieux comme Madame du Deffand, Madame Geoffrin ou Julie de l’Espinasse. Et même si c’était les hommes fréquentant un salon qui en faisaient le prestige, l’Histoire a retenu avant tout le nom de l’hôtesse.

2. Si les femmes commençaient à s’émanciper dans la Haute Société, l’Académie Royale de peinture et de sculpture n’était pas prête à évoluer aussi rapidement. Les femmes n’y ont été acceptées que de façon exceptionnelle. Quelques artistes étrangères auront eu l’honneur d’en devenir membres, comme Anna Dorothea Therbusch. Elle a réalisé un autoportrait dans lequel elle s’est représentée assise, tenant un livre à la main, un monocle à l’œil. Elle semble surprise d’être peinte, elle arrête son activité intellectuelle pour se donner à voir au miroir. Bien entendu, en 1762, Dorothea Therbusch n’avait plus à prouver son talent et était déjà célèbre. Dans son salon de 1767, Denis Diderot commente une œuvre de celle qu’il nomme « Madame Therbouche ». Parmi les réflexions désobligeantes que fait le commentateur il y a celle-ci :

« Ce n’est pas le talent qui lui a manqué pour faire la sensation la plus forte dans ce pays-ci. Elle en avait du reste. C’est la jeunesse, c’est la beauté, c’est la modestie, c’est la coquetterie. Il fallait s’extasier sur le mérite de nos grands artistes. »

Une remarque peut-être plus franco-française que misogyne, mais sans appel.

En tous cas, il semble bien que le rôle des femmes peintres du XVIIIe siècle ait été sous-estimé, ce que ne manque pas de souligner Frances Borzello : « L’histoire a caché le fait que les femmes ont sans cesse été présentes et qu’elles réfléchissaient, comme les hommes, à la manière de se représenter en peinture. » Cette remarque implique que, si les autoportraits des hommes peintres étaient l’aboutissement d’une longue réflexion, ceux des femmes avaient encore plus à dire.

3. L’enseignement proposé par l’Académie royale leur étant inaccessible, au nom des bonnes mœurs, les femmes qui faisaient de la peinture leur profession avaient en général un père, un frère ou un mari artiste qui pouvait leur apprendre le métier. Dans les biographies ou autobiographies, il était de tradition d’évoquer le soutien d’un membre de la famille qui aidait aux tâches quotidiennes de l’atelier. Ou alors, c’est une femme qui était citée comme aide. L’emploi d’un assistant aurait provoqué trop de médisances. Et, alors qu’autour des peintres masculins du siècle se formaient des légendes pour le moins douteuses, comme David arrivant à Rome qui aurait comparé la confrontation aux œuvres antiques à une opération de la cataracte, ces femmes qui voulaient exercer le métier de peintre étaient encore considérées comme artistes ou femmes déviantes par les biographes. Pour leur reconnaissance de leur vivant puis pour la postérité, les femmes artistes ne pouvaient compter que sur leur autobiographie ou la notoriété de leurs œuvres.

4. Une caractéristique commune à l’enfance des femmes peintres était la précocité de leur talent artistique. Il s’agissait d’une sorte de justification littéraire de leur don, car elles seront longtemps considérées comme des cas isolés, ne faisant pas partie de la chaîne de l’art. S’il ne semblait pas exister de relation de maître à élève entre femmes artistes, en revanche, il y avait toujours un tuteur masculin derrière un talent féminin. Souvent, les femmes artistes étaient issues de familles de peintres, comme le note Octave Fidière pour Mademoiselle Natoire, sœur du célèbre Charles Natoire.

5. Anna Dorothe Therbusch (1721-1782) est d’abord formée par son père, portraitiste, puis par Antoine Pesne à Paris. En 1760 elle connaît ses premiers succès artistiques qui lui permettront de travailler pour les cours de Stuttgart puis de Mannheim, avant de se rendre à Berlin. En 1765 elle s’installe à Paris où, deux ans plus tard, elle est nommée à l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture. L’année suivante elle devient membre de l’Académie de Vienne avant de retourner à Berlin. Là, elle travaillera pour Frédéric II de Prusse et Catherine II de Russie. Elle était également membre de l’Institut de Bologne.

Elle était amie avec Denis Diderot, qui posera légèrement dévêtu pour elle et aura ce commentaire :

« Ses autres portraits sont faibles, froids, sans autre mérite que celui de la ressemblance, excepté le mien qui ressemble, où je suis nu jusqu’à la ceinture et qui pour la fierté, les chairs, le faire est fort au-dessus de Roslin et d’aucun portraitiste de l’Académie. Je l’ai placé vis-à-vis celui de Vanloo à qui il jouait un mauvais tour. Il était si frappant que ma fille me disait qu’elle l’aurait baisé cent fois pendant mon absence, si elle n’avait pas craint de le gâter. La poitrine était peinte très chaudement, avec des passages, et des méplats tout à fait vrais. Lorsque la tête fut faite, il était question du cou, et le haut de mon vêtement le cachait, ce qui dépitait un peu l’artiste. Pour faire cesser ce dépit, je passai derrière un rideau ; je me déshabillai, et je parus devant elle, en modèle d’académie. “Je n’aurais pas osé vous le proposer, me dit-elle ; mais vous avez bien fait et je vous en remercie.” J’étais nu, mais tout nu. Elle me peignait, et nous causions avec une simplicité et une innocence digne des premiers siècles. Comme depuis le péché d’Adam, on ne commande pas à toutes les parties de son corps comme à son bras, et qu’il y en a qui veulent, quand le fils d’Adam ne veut pas, et qui ne veulent pas, quand le fils d’Adam voudrait bien ; dans le cas de cet accident, je me serais rappelé le mot de Diogène au jeune lutteur : “Mon fils ; ne crains rien ; je ne suis pas si méchant que celui-là.” »

Diderot 1767Diderot, 1767.

6. Durant le XVIIIe siècle, il est impossible de ne pas constater la différence entre le nombre d’autoportraits produits par les hommes et par les femmes artistes. Ces dernières en ont réalisé une quantité beaucoup plus importante. Il n’y a pas de commune mesure entre les autoportraits que nous avons encore aujourd’hui d’Élisabeth Vigée-Lebrun et ceux conservés de Jacques-Louis David. Peut-être que les hommes s’exprimaient suffisamment sur de nombreuses toiles assurées de postérité. Ils n’avaient pas besoin de se peindre à plusieurs reprises pour que la postérité se souvienne d’eux. Jacques-Louis David était conscient que son nom resterait à jamais au sommet grâce à ses peintures d’histoire. Il pensait bien que sa production suffirait à ce que son nom soit encore prononcé pour des décennies.

Therbusch 1761Autoportrait, 1761.

7. Les femmes avaient un premier désavantage, celui de ne pratiquement jamais s’exprimer sur des toiles de grand format retraçant des faits historiques. De plus, elles ne se rendaient pas souvent au Salon pour voir comment étaient agencées leurs toiles, car leurs œuvres n’y étaient pas accrochées tant qu’elles ne faisaient pas partie de l’Académie royale. Les artistes femmes étaient souvent portraitistes. Il était plus difficile de laisser une trace dans l’histoire de l’art en ne produisant que des portraits qu’en réalisant de grandes œuvres issues de commandes royales ou du moins importantes. En revanche, un autoportrait était un moyen efficace d’immortaliser à la fois son style et son image.

Il n’y avait pas de réel changement de posture ou d’attitude dans les autoportraits des femmes avant et après leur acceptation à l’Académie royale. Il semble que le fait de devenir membre était simplement un titre honorifique récompensant un talent inhabituel. Cela ne changeait pas grand-chose à la carrière des intéressées qui avaient déjà une clientèle bien établie. Dans leur ambition de devenir les égales de leurs homologues masculins, les femmes peintres ont réalisé un nombre important d’autoportraits.