Robert, Hubert

L’incendie de Rome

1784-1785, Palais de Pavlovsk

A7353

1. Hubert Robert séjourne à Rome de 1754 à 1765. Il y fait une rencontre décisive : celle de Piranèse. L’artiste est surtout connu pour ses vues de Rome, les Vedute. Il s’attache à dessiner les monuments antiques, avec une infinité de détails, un travail que l’on peut considérer comme archéologique. Avant d’entreprendre ses esquisses il étudie longuement le monument, à différentes heures du jour et tente de retranscrire par ses esquisses les émotions qu’il éprouve devant l’architecture. Dans la plupart de ses Vedute di Roma il place des personnages, minuscules en comparaison de l’architecture grandiose, le vrai thème de ses dessins. On comprend sans mal l’influence qu’il a pu avoir sur Hubert Robert, chez lequel on retrouve les mêmes caractéristiques : une architecture envahissante, grandiose, et des personnages qui ne servent qu’à magnifier les vestiges du passé.

2. Le grand incendie de Rome débute le 18 juillet 64 dans la zone du Circus Maximus. Il sévit durant six jours et sept nuits, ravageant pratiquement l’ensemble de la ville. Rome est alors rayonnante, l’une des plus imposantes métropoles de l’Antiquité, avec près d’un million d’habitants. C’est une époque durant laquelle les incendies sont assez fréquents, puisque la majeure partie des constructions, très rapprochées, est en bois. À Rome, ce sont sept cohortes de vigiles qui s’occupent de lutter contre les incendies, à partir de casernes réparties dans l’ensemble de la ville. Plusieurs historiens tenteront de reconstituer les faits. Déjà à son époque, Tacite hésite concernant les causes de ce drame : un accident, un acte criminel, l’initiative de Néron ?

3. Hubert Robert ne déroge pas au goût du Sublime. Il s’agit d’une esthétique née en Angleterre, chez les artistes effectuant le Grand Tour. Ces artistes accompagnent les aristocrates dans leurs voyages au cœur des grandes villes de l’Antiquité, à la découverte des vestiges grecs et romains. À travers la notion de Sublime, les artistes cherchent à retranscrire les émotions éprouvées devant la grandeur, la splendeur, aussi bien des monuments du passé que de la nature elle-même. Cette esthétique est sans conteste le précurseur du mouvement romantique, qui naîtra à la fin du dix-huitième siècle. L’homme est peu de chose face à la nature ou même aux réalisations du passé. Diderot, devant les œuvres d’Hubert Robert : « Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure. »

4. Le sujet ne pouvait que plaire à Hubert Robert. Il peut en effet mettre en avant son thème de prédilection : l’architecture antique. Mais aussi une autre grande force : celle de la nature, à travers ce feu qui ravage la capitale romaine, lui apportant une certaine magnificence. D’ailleurs, dans ce tableau, l’architecture est écrasante, sublime, alors que l’incendie n’est finalement qu’un prétexte, au second plan. Comme souvent dans les toiles de l’artiste, la présence humaine n’est qu’anecdotique. Comme si nous n’étions rien face à la grandeur du passé mais aussi face à la force des éléments naturels. Les images ne rendent que médiocrement l’intensité de la toile, l’exceptionnel jeu de lumières que les flammes projettent sur le décor. Hubert Robert réussit une fois de plus à susciter une vive émotion chez le spectateur, comme dans la plupart de ses toiles.

5. Hubert Robert a peint une autre toile sur le même thème, en plus petit format. À l’arrière-plan on pourrait reconnaître le Colisée. La présence du monument serait alors un anachronisme. En fait, Hubert Robert réalise souvent ce genre « d’anachronisme ». Pour lui, ce n’est pas une contradiction. Si l’inspiration est bien l’incendie de Rome en l’an 64, l’objectif est de provoquer une émotion chez le spectateur. Il faut donc choisir une iconographie monumentale, impressionnante. Et qu’importe si le bâtiment n’était pas encore construit à l’époque, il contribue à l’intensité de la scène, c’est ce qui compte. Dans cette deuxième toile on note aussi la présence d’une statue antique, sur le pont, se dressant fièrement. Les personnages « vivants » sont effrayés, courent de manière désordonnée. La sculpture reste impassible malgré la rage de cet incendie. Le calme des Anciens face à l’agitation des modernes.

Robert,_Hubert_-_Incendie_à_Rome_-

6. La toile est une commande du grand-duc Paul Petrovitch, fils de Catherine II de Russie, pour le palais pétersbourgeois de Kamenny Ostrov. Une commande de plusieurs toiles, d’artistes comme Joseph Vernet, pour décorer une succession de pièces. Ces commandes ont toujours été source d’émulation entre les artistes, chacun voulant réaliser l’œuvre la plus admirée. La toile d’Hubert Robert a subi de nombreuses transformations grâce à cet esprit de compétition saine. Malheureusement, les autres artistes n’ont jamais terminé leur œuvre et nous ne pouvons donc pas comparer l’ensemble des quatre travaux. Pour donner encore plus de splendeur à sa toile, Hubert Robert a choisi de placer la voûte monumentale à contre-jour. L’objectif est évidemment de rendre encore plus impressionnant l’incendie qui se déchaîne au second plan. Bien des siècles après, peu de visiteurs restent insensibles face à ce chef-d’œuvre.

7. Le Louvre a organisé une exposition réunissant les plus belles toiles d’Hubert Robert. Il est important d’assister de temps à temps à ce genre d’exposition. Avec les livres et désormais Internet on pourrait facilement croire qu’il suffit d’observer des reproductions pour comprendre l’Histoire de l’art. Mais il est quand même nécessaire de se rendre dans un musée, pour la simple et bonne raison que les originaux font évidemment appel à beaucoup plus d’émotions. Parfois, on est surpris par la taille des œuvres. On ne se figure pas que telle toile célèbre est en réalité assez petite et que telle autre est gigantesque. Rien que pour ce fait, je vous encourage à vous rendre dans les musées et à guetter les expositions temporaires dont l’avantage principal est de pouvoir admirer des œuvres venues du monde entier pour le prix d’une place de cinéma…