Piranèse, Giovanni

Carceri d’Invenzione

18ème siècle.

Planche VIPlanche VI

1. Giovanni Battista Piranesi (1720-1778) est le fils d’un tailleur de pierre. Dès son plus jeune âge il est initié au latin ainsi qu’aux bases de la littérature antique. Originaire de Venise, il commence des études d’architecture avant de suivre une formation de graveur. En 1740, avec la suite de l’ambassadeur de Venise, il part pour Rome. C’est durant cette période qu’il commence à graver ses premières planches. Trois ans plus tard paraissent ses premières gravures focalisées sur l’architecture et la recherche de la juste perspective. Suivront ses Vues de Villas et d’autres lieux qu’il a pu prendre le temps d’admirer en Toscane. Entre autres faits marquants, il a également travaillé sur le plan du Tibre.

2. C’est en 1745, alors qu’il est à Venise, que Piranèse commence à travailler sur sa série des Carceri, les prisons imaginaires. Il y présente un étalage d’architecture et détourne des outils de constructions pour en faire des engins de torture. Ces œuvres inspirent une certaine horreur mais ne sont pas sans susciter la curiosité. L’observateur se perd dans cet espace sans repères, ce côté labyrinthique et infini que l’on imagine traumatisant pour celui qui serait incarcéré dans ce genre de prison. Deux ans plus tard il entreprend ses Vues de Rome. Son œuvre aura une grande influence sur les architectes, les peintres, les sculpteurs et les graveurs, surtout en France.

Planche XI

Planche XI

3. Piranèse prend pour base les vestiges de l’Antiquité qu’il retranscrit à travers le prisme de son imagination. Il réfléchit à des mises en scène complexes, exploitant les contrastes violents entre les ombres et la lumière. Ce n’est qu’en 1749 que sont publiées les planches des Carceri. En 1751, il publie la série dite La magnificence de Rome. Cinq ans plus tard il propose quatre volumes de gravures se focalisant sur les antiquités romains. Cette même année il devient membre honoraire de la Société des Antiquaires de Londres. En 1761 il est nommé académicien de Saint-Luc. De 1764 à 1766 il réalise son unique travail d’architecte en restaurant l’église du prieuré de Malte, sur l’Avertin.

4. On l’a compris, la principale source d’inspiration de Piranèse est Rome. Il connaît le succès grâce à ses vedute, ses vues de Rome, qui attirent principalement les visiteurs étrangers de la ville. Il ne se contente pas de reproduire les monuments existants, il associe également des éléments issus de son imagination. Il n’est pas le seul, à son époque, à réaliser des vedute, mais il reste le plus connu, avec Canaletto dont il admirait d’ailleurs les eaux-fortes. Pour ce qui est de ses influences on sait qu’il a pu étudier les œuvres de Luca Giordano à Naples et il aurait également étudié dans l’atelier de Tiepolo. Le plus important volume réunissant ses planches paraît en 1748 : les Vedute di Roma.

Planche XII

Planche XII

5. Piranèse, à force de se focaliser sur l’architecture de l’antiquité, finit par développer sa propre théorie sur le passé, ce qui donnera un essai publié en 1761 : Della Magnificenza. Il critique l’hégémonie de la Grèce et soutient l’origine étrusque de l’art grec. Pendant cette période ses œuvres soutiendront sa théorie, insistant sur la grandeur de Rome. On remarque que Piranèse était un travailleur acharné, réputé assez colérique, ne supportant pas d’être dérangé pendant qu’il réalisait ses créations. Il fait partie de ces génies qui ont insisté sur l’indépendance de l’artiste. Il ne voulait pas dépendre de commanditaires et restait intraitable sur le respect que l’on devait avoir pour son travail. Peu à peu, l’image de l’artiste individualiste, du génie intouchable, prend forme dans la société. Dans ses dernières vedute, les monuments se perdent à l’horizon, ils ne sont plus au premier plan. L’artiste est, on le voit aisément, la source d’inspiration principale pour les œuvres d’Hubert Robert.

6. Il y a eu trois éditions des Carceri d’Invenzione, les prisons imaginaires. La première ne comporte que quatorze gravures, proches de l’esquisse. Dans la deuxième version il n’ajoute que deux planches. Les autres sont retravaillées pour un rendu plus fini. Enfin, la troisième édition, posthume, bénéficie simplement d’une meilleure impression. Dans ce monde fermé et sombre, on distingue des voûtes aux proportions monumentales. Des escaliers en spirale, des passerelles suspendues ne menant nulle part, des instruments de torture… Le choix du thème n’est pas nouveau, il a par exemple souvent été traité pour les besoins de décors de théâtre. Ce qui frappe ici est la capacité de l’artiste à donner une certaine réalité à ce monde imaginaire, qui répond à ses propres lois, la traduction d’une intense réflexion, voire d’une aventure spirituelle de Piranèse. Mort à 58 ans, il aurait dit à l’un de ses élèves : « J’ai besoin de produire de grandes idées et je crois que si l’on m’ordonnait les plans d’un nouvel univers, j’aurais la folie d’entreprendre ».

Planche XVI

Planche XVI

7. Marguerite Yourcenar : c’est un « monde factice, et pourtant sinistrement réel, claustrophobique, et pourtant mégalomane (qui) n’est pas sans nous rappeler celui où l’humanité moderne s’enferme chaque jour davantage… ». Elle ajoute : « La véritable horreur des Carceri est moins dans quelque mystérieuses scènes de tourment que dans l’indifférence de ces fourmis humaines errant dans d’immenses espaces, et dont les divers groupes ne semblent presque jamais communiquer entre eux, ou même s’apercevoir de leur respective présence, encore bien moins remarquer que dans un recoin obscur on supplicie un condamné. »