Lemoine, Marie Victoire

L’atelier du peintre

1754

Metropolitan Museum of Art, NYC.

1024px-Marie-Victoire_Lemoine_-_1796

1. La Révolution a eu un impact important sur la carrière d’Élisabeth Vigée-Lebrun qui avait dû fuir le pays pour douze années d’exil. Elle sera accueillie dans toutes les cours d’Europe et de Russie et faite membre de plusieurs Académies. Lorsqu’elle fera une copie de l’Autoportrait pour le musée des Offices, ce ne sera plus la reine qu’elle peindra sur la toile esquissée, mais sa fille. Dans une troisième copie elle se montrera en train de peindre le portrait de Raphaël, peut-être pour témoigner de l’influence qu’il a eu sur elle, ou tout simplement pour s’associer avec le grand maître de la Renaissance. Dans les deux cas, elle ne voulait plus être vue comme une proche de la reine. Et pour ce faire, l’autoportrait était devenu un moyen de propagande efficace, à destination des contemporains tout autant que pour la postérité.

C’est en octobre 1789 qu’elle devra quitter Paris. Sa première destination sera l’Italie où un mois plus tard elle deviendra membre de l’Académie de Parme. Après une tournée des grandes villes italiennes, elle fera une étape à Vienne avant de se retrouver en Russie en 1795, pays où elle sera très appréciée de la cour. Pourtant, il faudra qu’elle attende le mois de juin 1800 pour être acceptée à l’Académie de Saint-Pétersbourg (190).

Durant ses années d’exil elle continua à peindre son propre portrait. Elle ne prendra plus le risque d’associer son image à des personnalités régnantes. C’est bien Élisabeth Vigée-Lebrun seule, sans attribut de peintre, sans enfant et sans patron ou patronne, qui se peint dans des autoportraits d’une neutralité que l’instabilité politique du temps lui imposait.

Fig34Elisabeth Louise Vigée-Lebrun, Autoportrait, 1790, Huile sur toile, 100 x 81 cm, Galleria degli Uffizi, Florence.

2. En 1791, pour la première fois, le Salon est ouvert à tous et à toutes. Les femmes étaient-elles enfin les égales des hommes ? Au regard de l’Institution officielle, peut-être pas encore tout à fait. Pour les critiques, l’expérience n’était pas concluante. Ce Salon révélait tout au plus « le goût croissant de l’autoportrait, et l’apparition des portraits de famille, qui se multiplient aux Salons ultérieurs. » Mais il ne faut pas oublier que durant tout le siècle, les femmes peintres avaient des occasions d’exposer leurs oeuvres.

En 1779, Pahin de la Blancherie fonde le Salon de la Correspondance qui restera ouvert jusqu’en 1787. Le but était de tenir tous les huit jours une assemblée réunissant des savants, artistes et amateurs à l’Hôtel Vallayer. C’était une sorte d’encouragement pour les élèves qui ne voulaient pas suivre la carrière de l’histoire. Émile Bellier de la Chavignerie raconte la création de ce Salon :

« Rêvant de procurer aux artistes non académiciens les moyens de produire leurs oeuvres, il vint s’établir bravement rue Saint-André des Arts, à l’hôtel Vallayer, et donna à son exposition permanente et libre le titre de Salon de la Correspondance ; de plus, il fonda un journal hebdomadaire qui était l’organe de son entreprise et qu’il appela Nouvelles de la république des lettres et des arts. »

Dans ce même ouvrage, l’auteur rappelle les objectifs de ce Salon qui sont édictés par Pahin de la Blancherie lui-même dans les Nouvelles de la république des lettres et des arts du 9 février 1779. Voici la description de ce qu’accueille cette exposition :

« 1° Les ouvrages des peintres, sculpteurs, graveurs, qui ne sont pas encore de l’Académie ou que des circonstances peuvent empêcher d’y prétendre, ainsi que ceux des artistes des pays étrangers ;

2° Les meilleurs tableaux et autres ouvrages en ce genre, de maîtres anciens ou modernes, dont les possesseurs veulent bien dégarnir leur cabinet, pour quelques jours seulement ;

3° Les ouvrages des artistes de l’Académie royale, qui, partant, dans l’intervalle des années du salon ordonné par le roi, pour leur destination en province ou dans les pays étrangers, ne peuvent profiter de cette exposition. »

3. Un autre lieu de sociabilité à la fin du siècle était la place Dauphine, où même les femmes pouvaient exposer, en plein air, durant une matinée par an. Ces expositions n’avaient évidemment pas le prestige et la renommée du Salon officiel de Paris. Mais n’allons pas croire qu’absolument toutes les femmes artistes du XVIIIe siècle ambitionnaient de devenir célèbres. Il y en avait aussi qui ne faisaient de l’art que par passion et non pour les honneurs. Mary Sheriff énumère ces activités qui n’étaient pas destinées à un succès international :

«Il faut rappeler aussi que, si quelques femmes accédèrent à la célébrité, bien d’autres gagnèrent leur vie en exploitant leurs dons pour la gravure sur cuivre, l’illustration, la peinture de portrait et l’orfèvrerie, bref en maîtrisant toutes les pratiques qui constituaient les beaux-arts et les arts décoratifs du XVIIIe siècle.»

4. Au-delà des clivages entre artistes masculins et féminins, quelles transformations les arts ont-ils eu à subir en France après 1789 ? Alexandre de Beauharnais explique :

« Dès 1791, l’Assemblée nationale se préoccupe de venir matériellement en aide aux artistes pour, en compensant la défaillance des commandes royales, prévenir l’émigration des meilleurs parmi eux, sollicités par l’étranger. »

Enfin, qu’en était-il de la place de cet artiste qui, depuis le début du siècle, se battait pour la reconnaissance sociale ? Philippe Bordes et Régis Michel font une mise au point de la situation après 1789 :

« Le discours officiel après Thermidor change radicalement de ton : il construit l’image d’un artiste, non plus asservi par la monarchie, mais persécuté et terrorisé, avec l’idée corollaire que ce sont précisément les meilleurs talents, en particulier la jeune génération des ci-devant académiciens, qui se sont ainsi retirés de la vie artistique. »

De plus, avec la Révolution, les arts prendront une autre dimension. À cause, ou grâce aux destructions révolutionnaires, la prise de conscience des hommes dirigeants fera naître la notion de « patrimoine » et finira par donner naissance aux musées. De plus, les arts devaient asseoir le nouvel ordre politique et l’utilisation de la peinture et de la sculpture pour la propagande politique sera plus répandue.

5. Des femmes ont essayé de sortir du genre du portrait pour faire de la peinture d’Histoire. Beaucoup d’entre elles, la plupart élèves de Jacques-Louis David, se sont spécialisées dans la peinture d’Histoire, les allégories ou les peintures religieuses. La monarchie avait commandé à Adélaïde Labille-Guiard une grande œuvre d’Histoire en laquelle elle mettait beaucoup d’espoirs. En 1788, le comte de Provence, frère du roi, lui demandera de peindre la réception du chevalier de Saint-Lazare par Monsieur. Elle travaillera sur l’œuvre pendant deux ans avant d’être obligée de la détruire, les événements politiques anéantiront ses ambitions. À nouveau, elle recevra une commande officielle en 1791. Cette requête provenait de l’Assemblée Nationale qui voulait acquérir des œuvres dépeignant le roi Louis XVI acceptant la Constitution. Signe de la reconnaissance des femmes peintres, cette commande fut passée en même temps à Jacques-Louis David. Le symbole est fort, même si aucun des deux artistes n’aura le temps de finir son œuvre avant que le gouvernement commanditaire ne soit renversé.

6. Marie-Victoire Lemoine expose au Salon de la Correspondance en 1789 et 1795; au Salon officiel entre 1796 et 1814. Aujourd’hui, seuls trois portraits subsistent. Nous pouvons évoquer l’Atelier du peintre. Sur un tableau de grandes dimensions, elle combine l’art du portrait et la peinture de genre. Ce tableau a peut-être été peint pour réhabiliter Élisabeth Vigée-Lebrun et la faire disparaître de la liste des émigrés, proscrits son habit simple suggérant qu’elle n’a pas gagné autant d’argent que la rumeur le suppose. Sur la toile esquissée, une femme est à genoux devant une statue d’Athéna. L’oeuvre est exposée au Salon de 1796 sous le titre de L’intérieur de l’atelier de Vigée-Lebrun (199). La scène se passe dans un intérieur s’inspirant de l’Antiquité classique. Marie-Victoire Lemoine n’a jamais été mentionnée par Lebrun comme étant une de ses élèves, mais elle a été l’élève de François-Guillaume Ménageot.

7. Autre signe d’acceptation, non intentionnel celui-ci, l’Autoportrait de Marguerite Gérard, qui est aujourd’hui dans les collections du Musée des Beaux-Arts de Besançon, avait d’abord été attribué à Fragonard, beau-frère et professeur de la peintre. Marguerite Gérard n’a jamais été acceptée à l’Académie royale, car les quatre places étaient prises, pourtant elle exposera régulièrement au Salon. L’histoire de cet Autoportrait est importante pour montrer que, peut-être, si les femmes n’avaient pas signé leurs oeuvres, elles auraient pu être acceptées bien plus facilement. Frances Borzello précise qu’ « en France, à la fin du XVIIIe siècle, les ambitions artistiques des femmes étaient tolérées.» En 1791, Adélaïde Labille-Guiard fait passer deux motions : un nombre illimité de femmes seront acceptées à l’Institut de France et elles ne seront que « conseilleurs », ce qui leur donnant le droit d’exposer au Salon.

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