Lagrenée, Louis-Jean-François

Apelle tombant amoureux de Campaspe

1772, localisation inconnue.

Lagrenée

1. Pline l’Ancien (23-79) nous livre la première histoire de la peinture et des peintres de l’Antiquité. Il consacre trois livres de son Histoire naturelle à ce sujet. Il aborde la réflexion sur l’art en tant que naturaliste, se focalisant sur les matériaux utilisés. Il développe également une approche sociologique et moraliste : la relation entre le dessin et la couleur, la différence entre le copié et le montré, l’achevé et l’inachevé. Il est en même temps historien, nous livrant les faits sans aucun ordre. À travers Apelle, il célèbre la ligne et le contour. La devise d’Apelle aurait été : « Pas un jour sans ligne ».

2. Louis-Jean-François Lagrenée (1724-1805) est admis à l’École royale des élèves protégés en 1744 et envoyé à Rome. L’École royale des élèves protégés fut créée en 1745 afin de permettre à des élèves particulièrement doués de se préparer au concours du Prix de Rome. Elle fermera en 1775, après avoir formé plusieurs artistes dont le plus célèbre est Jean-Honoré Fragonard. Le Prix de Rome existe depuis 1663 et est ouvert à tous les élèves de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture. Le lauréat est envoyé à l’Académie de France à Rome pour une durée de deux à quatre ans afin de se former au contact des modèles antiques. Les artistes résidaient au palais Mancini avant que l’Académie de France à Rome ne s’installe définitivement à la villa Médicis, en 1803.

Fragonard, autoportrait

Autoportrait, Jean-Honoré Fragonard, 1760.

3. Au temps de Pline l’Ancien, on réalisait surtout des peintures de portrait. Il y a une volonté de représentation véridique. Le peintre sélectionne le modèle, il est donc investi d’une grande qualité, il va faire passer son modèle à la postérité. Pline explique que la peinture ne peut pas être enseignée aux esclaves : le peintre doit être capable de réflexion, savoir s’il est capable de traiter son sujet. Pour Pline, une œuvre peut être considérée comme un échec quand on est obligé de l’accompagner d’un texte ! L’artiste doit pouvoir lever la main du tableau, admettre l’inachevé : en laissant faire le hasard ou en interrompant la représentation. L’artiste ne doit pas copier la nature mais rendre visible l’invisible.

4. En 1762, Lagrenée est nommé professeur de peinture à l’École des beaux-arts de Paris. Napoléon lui octroiera la Légion d’honneur en 1804. Parmi ses œuvres nous pouvons citer son morceau de réception à l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture : L’enlèvement de Déjanire par le centaure Nessos. Dans la mythologie grecque, Déjanire est la dernière épouse mortelle d’Héraclès. Alors qu’ils cherchent à traverser le fleuve Événos, Nessos leur affirme être le passeur accrédité par les dieux. Il propose de porter Déjanire sur son dos pour qu’elle ne soit pas mouillée. En réalité, il essaiera d’abuser d’elle et le centaure sera tué par une flèche décochée par Héraclès.

Enlèvement de Déjanire

5. Pline l’Ancien : « Quand il (Apelle) avait fini un tableau, il l’exposait sur un tréteau à la vue des passants, et, se tenant caché derrière, il écoutait les critiques qu’on en faisait, préférant le jugement du public, comme plus exact que le sien. On rapporte qu’il fut repris par un cordonnier, pour avoir mis à la chaussure une anse de moins en dedans. Le lendemain, le même cordonnier, tout fier de voir le succès de sa remarque de la veille et le défaut corrigé, se mit à critiquer la jambe ; Apelle, indigné, se montra, s’écriant qu’un cordonnier n’avait rien à voir au-dessus de la chaussure. »

6. Pline l’Ancien : « Alexandre (le Grand) donne une marque très mémorable de la considération qu’il avait pour ce peintre (Apelle) : il l’avait chargé de peindre nue, par admiration de la beauté, la plus chérie de ses concubines, nommée Pancaste (ou Campaspe, selon Claude Elien) ; l’artiste à l’œuvre devint amoureux ; Alexandre, s’en étant aperçu, la lui donna : roi grand par le courage, plus grand encore par l’empire sur soi-même, et à qui une telle action ne fait pas moins d’honneur qu’une victoire ; en effet, il se vainquit lui-même. »

7. Pline l’Ancien : « Il existe ou il a existé un cheval de lui (Apelle) qu’il exposa dans un concours public. Pour ce tableau Apelle en appela du jugement des hommes à celui des bêtes ; car, s’apercevant que ses rivaux l’emportaient par leurs brigues, il montra à des chevaux amenés le tableau de chacun : les chevaux ne hennirent qu’à la vue de celui d’Apelle ; et depuis on ne cesse de citer cette épreuve triomphante de la peinture. »

Malgré les nombreuses légendes que Pline l’Ancien rapporte à propos d’Apelle, les peintres ne choisiront comme thème que l’épisode où Alexandre donne à l’artiste sa concubine Campaspe…