La Tour, Maurice Quentin de

Jean-Jacques Rousseau

XVIIIème siècle, Musée d’art et d’Histoire de Genève.

 

La Tour, Rousseau

  1. On appelle Paragone le débat sur la hiérarchie des arts, dont la naissance remonte aux environs de la fin du XIVe siècle. Pour les artistes du siècle des Lumières, il ne s’agissait pas seulement d’élever leur rang social en voulant être identifiés aux Grands de ce monde. Le plus important était que l’art de la peinture soit mis sur un pied d’égalité avec les autres arts libéraux que sont l’écriture, la musique et la danse. Dans le contexte du siècle, les portraits peints jouaient un rôle important pour afficher ou imposer le rang social d’un individu et Jules Renouvier note que : « Les portraits les plus répandus par la gravure au XVIIIe siècle avaient été ceux des hommes de lettres et des artistes […]. » Signe de la volonté de donner autant, voire plus de prestige à la peinture par rapport à la littérature, les conférences à l’Académie royale occasionnaient des débats rhétoriques sur la peinture, formant les bases théoriques de l’art pictural. Il s’agissait de débats et d’exposés intellectualisés de l’image, des explications iconographiques possibles tout comme l’est l’explication de texte.
  1. Avant de se représenter eux-mêmes en lettrés, d’éminents peintres du XVIIIe siècle ont réalisé les portraits des grands penseurs et écrivains de leur époque. Ces portraits sont évidemment d’une importance capitale pour définir les règles qui permettront à ces artistes de se peindre comme les égaux des lettrés. Les exemples sont nombreux, les penseurs français universellement célèbres le sont moins. Honneur d’abord à Jean-Jacques Rousseau représenté par Maurice Quentin de La Tour dans un pastel conservé aujourd’hui à Genève. Le philosophe peint en buste, dans un habit simple et sobre, les cheveux poudrés, ne regarde pas le spectateur, mais quelque chose en-dehors du tableau. Jeune, un sourire esquissé aux lèvres, qui pourrait croire que se tient là l’homme des Confessions? C’est le portrait d’un homme, sans évocation spécifique de sa grandeur intellectuelle. D’ailleurs, les critiques ne seront pas unanimes à propos de cette œuvre. Même Denis Diderot reste un peu amer : « M. de La Tour […] n’a fait, du portrait de M. Rousseau, qu’une belle chose, au lieu d’un chef-d’œuvre qu’il en pouvait faire. »
  1. Même jeunesse, même sourire pour Voltaire, représenté par Nicolas de Largillière. Dans un habit plus mondain, l’auteur de Zadig ne montre pas ses mains. Est-ce là une métaphore de l’inspiration ? Le spectateur ne saura jamais ce que le philosophe s’apprêtait à faire, l’action est hors du tableau. Le panthéon des grands philosophes français du XVIIIe siècle ne serait pas complet sans Denis Diderot, peint par Louis-Michel Van Loo en 1767. Ici, inutile de chercher les métaphores de l’inspiration et du génie dans ce qui serait en-dehors du tableau. Le philosophe et critique d’art est assis à sa table de travail, plume d’oie à la main, écrivant. Mais il ne regarde pas ce qu’il fait. Son regard est perdu ailleurs. Le geste de sa main gauche le confirme, l’auteur est en pleine inspiration.

Largillière, VoltaireNicolas de Largillière, Portrait de Voltaire.

Van Loo, DiderotLouis Michel Van Loo, Portrait de Diderot, 1767.

  1. Quelques années auparavant, Maurice Quentin de la Tour réalisait le portrait de l’autre auteur de l’Encyclopédie : Jean Le Rond d’Alembert. Les critiques et contemporains de cet homme si sérieux ont eu des raisons d’être étonnés par ce portrait d’un d’Alembert souriant, presque simple homme du peuple. Il existe aussi de nombreux bustes sculptés de ces artistes. Citons par exemple le buste de Jean-Jacques Rousseau réalisé par Jean-Antoine Houdon. Où bien encore le buste de Denis Diderot par Jean-Baptiste Pigalle. Il est d’ailleurs à noter que ce dernier a aussi sculpté un buste en prenant son propre visage pour modèle. Revenons à la peinture pour signaler qu’au-delà des écrivains, les peintres de talent ont aussi représenté leurs pairs.

La Tour, AlembertMaurice Quentin de La Tour, Jean le Rond d’Alembert.

Houdon, RousseauJean-Antoine Houdon, Jean-Jacques Rousseau, 1778.

Pigalle, DiderotJean-Baptiste Pigalle, Denis Diderot.

Pigalle, AutoportraitJean-Baptiste Pigalle, Autoportrait.

  1. Au Salon de 1753, Maurice Quentin de La Tour présente un Portrait de Louis de Silvestre. L’artiste pose en tenue de travail devant une toile qu’il vient à peine de commencer. Autre vision de l’artiste pour le Portrait de Jean Restout. L’artiste n’est pas surpris en plein travail. Il est assis devant une toile, sans doute esquissant une idée de peinture sur une feuille. Mais il ne regarde pas ce qu’il fait. Sa tête est tournée vers quelque chose qui se trouve hors de la toile, ce que seul les peintres, êtres de génie peuvent entrevoir : l’inspiration. En 1783, Jean-Baptiste Perronneau peint un Portrait de Jean-Baptiste Oudry. Le peintre est accoudé à un fauteuil, palette et pinceaux dans une main, devant une toile encore vierge. L’homme dont a été fait le portrait ne regarde pas sa toile. Comme les lettrés précédemment cités, il regarde à l’extérieur de la toile. Le geste de sa main, tel celui de Diderot, traduit la recherche de l’inspiration.

Louis_de_Silvestre,_self_portraitMaurice Quentin de La Tour, Portrait de Louis de Silvestre, 1753.

La Tour, RestoutMaurice Quentin de La Tour, Portrait de Jean Restout, 1746.

Perronneau, OudryJean-Baptiste Perronneau, Portrait de Jean-Baptiste Oudry, 1753.

  1. Inspiration que peint Jean-Honoré Fragonard. Tout y est réuni : un homme en train d’écrire, qui se retourne pour regarder ce que le commun des mortels ne peut pas voir. Et pour ne laisser planer aucun doute, le symbole du génie supérieur, de l’inspiration artistique, la lumière frappe cette figure de fantaisie. Geste rhétorique de l’artiste peintre qui pense et dont la réflexion est plus importante que l’acte de peindre. Voilà ce que l’on retrouve dans l’Autoportrait avec un chapeau de paille d’Élisabeth Louise Vigée-Lebrun. Dans la plupart de leurs autoportraits, les artistes français ne manquaient pas de faire référence à leur appartenance au monde des lettrés. Ces références n’étaient pas toujours explicites. Car il s’agit de peindre le peintre qui réfléchit avant d’agir, le peintre qui ne se représente pas en plein travail.

Fragonard, InspirationJean-Honoré Fragonard, L’Inspiration, 1679.

Lebrun,1782Élisabeth Louise Vigée-Lebrun, Autoportrait au chapeau de paille, 1782.

  1. Parmi les peintres étrangers, les allusions sont plus évidentes. Et pour ne pas sortir des limites chronologiques et géographiques de notre sujet, ne citons qu’un seul exemple : Godfried Schalcken qui se représente vers la fin du XVIIe siècle dans un magnifique Autoportrait. Tenant sans doute une esquisse à la main, le peintre est éclairé par une lumière, métaphore de l’inspiration, la bougie. Il existe évidemment d’autres exemples. Au cours du XVIIIe siècle, Maurice Quentin de La Tour peint L’abbé Huber lisant. Et c’est à la lumière d’une bougie que l’abbé consulte un livre ancien.

SchlackenGodfried Schlacken, Autoportrait, 1695.

La Tour, HuberMaurice Quentin de La Tour, L’abbé Huber lisant, 1742.