Kauffmann, Angelica

Angelica Kauffmann hésitant entre la peinture et la musique

1791, collection privée.

Kauffmann, 1791

1. Le statut social du peintre poursuit sa mutation durant le siècle des Lumières, et l’art de la peinture lui-même va trouver une nouvelle place dans la société. Au cours du XVIIIe siècle, la peinture devient un art d’agrément, aux côtés de la musique et de la danse. Frances Borzello explique cette nouvelle fonction de l’art pictural : « À la fin du XVIIIe siècle, les arts d’agrément s’étaient répandus dans la classe moyenne pour devenir un symbole de respectabilité pour toutes les filles de commerçants. »

2. Toute femme de bonne famille se devait de maîtriser au moins une discipline artistique. Angelica Kauffmann n’est bien entendu pas une des ces nobles qui ne regarde la peinture que comme un passe-temps. Artiste confirmée et reconnue par l’Académie royale elle-même, elle réalise un tableau illustrant parfaitement cette quasi-obligation pour les femmes de haut rang de maîtriser un art d’agrément. Angelica Kauffmann hésitant entre la Peinture et la Musique est un autoportrait intéressant à plus d’un titre. C’est d’abord l’image d’une femme en train de choisir entre deux arts. Le choix est déjà fait et c’est l’allégorie de la peinture qu’Angelica Kauffmann va suivre. En même temps, il s’agit de l’autoportrait d’une artiste qui se considère comme ayant un statut social assez élevé pour se montrer hésitante entre deux arts considérés comme d’agrément par la noblesse, mais d’une grande importance pour les institutions officielles.

3. Pour celles et ceux qui voulaient s’adonner à l’art pictural, le pratiquer ou en connaître les bases théoriques, les ouvrages de vulgarisation se multipliaient. En 1774, le Dictionnaire portatif de peinture, sculpture, et gravure d’Antoine-Joseph Pernety était réédité, une quinzaine d’années après sa première parution. Le titre de l’ouvrage lui-même était bien plus long et comportait notamment la mention « Ouvrage utile aux artistes, aux élèves et aux amateurs ». Donc, un dictionnaire utile à tous, spécialistes ou non. D’autres dictionnaires des beaux-arts étaient apparus, parmi lesquels celui de l’abbé Marsy, Dictionnaire abrégé de peinture et d’architecture, en 1746 ou celui d’Honoré Lacombe de Prezel, Dictionnaire iconologique, en 1779.

4. Il s’agissait surtout, pour les auteurs, de donner un aperçu rapide des biographies d’artistes et de donner de brefs commentaires sur les œuvres que tout érudit voulant débattre de peinture devait connaître. Dans une autre catégorie, il y avait aussi les ouvrages techniques proprement dits. Les exemples pourraient être multipliés. Et même si la plupart des ouvrages se mettaient à la portée d’un public non spécialiste, certains écrits étaient plus pointus comme le Traité de la peinture et de la sculpture de Jonathan Richardson paru en 1728.

5. Ce que voulait le public c’était apprendre vite et sans connaissances préalables. Comme le sujet qui nous intéresse est celui de la peinture, il serait facile de se faire la fausse idée selon laquelle les ouvrages d’art envahissaient les bibliothèques particulières. En réalité, « tout cela n’empêche pas que les ouvrages consacrés aux Beaux-Arts continuent à occuper une faible place dans les bibliothèques privées parisiennes au milieu du XVIIIe siècle. »

6. D’autres nouveautés du XVIIIe siècle sont la preuve que les Beaux-Arts, terme qui ne sera utilisé que tard dans le siècle finissant, bénéficiaient d’un effet de mode durable. Jean Chatelus écrit : « Signe de la vogue naissante des arts, et donc vraisemblablement signe indirect de la considération accordée aux artistes […] le XVIIIe siècle voit les annonces publicitaires se multiplier dans des publications périodiques diverses. » Et l’auteur poursuit en notant que : « Le Mercure de France, annonçant en 1721 un changement de direction, informe qu’il fera désormais une place plus grande à la musique et à la peinture. » Non seulement les artistes utilisaient les journaux pour faire leur publicité, mais ceux-là commençaient à parler de peinture pour satisfaire leur lectorat. En ce qui concerne la promotion des artistes, il ne faut pas oublier non plus que des expositions particulières étaient organisées, surtout par les artistes étrangers.

7. Citons encore Jean Chatelus pour conclure sur ce point : « L’unanimité se fait donc, dans les années 1750-1760, pour constater la vogue des Beaux-Arts. » Il était financièrement profitable pour un peintre que les femmes de riches familles et les dilettantes s’intéressent à la peinture. Pourtant, il n’en reste pas moins que cela ne contribuait aucunement à l’élévation du statut social des peintres qui ne se contenteraient pas de voir leur art considéré comme un agrément. Les peintres devraient redoubler d’efforts pour faire entrer leur discipline dans les arts libéraux et, par là même, élever leur statut social. Les autoportraits ont-ils contribué à l’exécution de cette tâche ?