Ducreux, Joseph

Autoportrait bâillant

1783, Getty Museum, Californie.

Ducreux, Self Portrait, Yawning.jpg

  1. Charles-Nicolas Cochin s’indignait « contre les représentations d’artistes assorties de marques de dignité apparemment non reliées à une fonction. » Mais tous les peintres n’usurpaient pas les attributs d’autres classes sociales en se représentant dans leurs autoportraits. Il y avait d’abord l’honneur d’être académicien, statut qui « assurait, à défaut d’un véritable anoblissement, une forme inédite, et spécifiquement intellectuelle, d’ennoblissement. » D’un autre côté, si peu de peintres naissaient avec un titre de noblesse, certains pouvaient l’acquérir grâce à leur talent.

Une lettre de noblesse a par exemple été accordée à Antoine Coypel, premier peintre du roi et directeur de l’Académie royale, en 1717. Il y a aussi eu Jean-François de Troy, directeur de l’Académie de France à Rome qui, en 1737, avait acheté la charge de conseiller secrétaire du roi, laquelle donnait immédiatement un titre de noblesse. Charles-Nicolas Cochin, secrétaire perpétuel de l’Académie royale, a été anobli en 1757. Et, parmi quelques autres, Joseph Marie Vien a reçu ses lettres de noblesse en 1787. Alors pourquoi ces artistes n’ont-ils pas multiplié leurs autoportraits ? N’étaient-ils pas fiers d’entrer dans la Haute Société ? L’autoportrait devenait-il inutile une fois le statut social du peintre officiellement reconnu ?

  1. Ne possède-t-on pas de glorieux exemples, de Diego Vélasquez à Joshua Reynolds, d’artistes qui ont voulu faire valoir leur titre ou leur anoblissement à travers des autoportraits mémorables ? Diego Vélasquez a été fait Chevalier de l’Ordre de Santiago en 1659. Dans son autoportrait Les Ménines, de 1656, le peintre s’est représenté avec la croix de l’Ordre de Santiago. Le peintre n’est qu’au second plan, interrompant son travail pour regarder le spectateur. Il est entouré de jeunes filles qui elles aussi regardent le spectateur. Au fond, il est de coutume de dire que c’est le roi d’Espagne qui regarde dans l’atelier du peintre. Tous ces éléments contribuent à glorifier l’artiste et à démontrer son importance. D’ailleurs, « bien que placé en retrait, l’artiste s’attribue un rôle de protagoniste par sa position dominante et son regard qui exprime une tranquille conscience de sa valeur. »

MéninesDiego Vélasquez, Les Ménines.

  1. Tous les peintres de talent n’ont pas été anoblis et certains n’ont même pas cherché à faire valoir un statut social qu’ils n’avaient pas pu atteindre par décision royale. Les autoportraits des artistes du XVIIIème siècle n’ont pas toujours été du plus grand sérieux. L’exemple le plus étonnant est celui de Joseph Ducreux. Il s’est représenté dans deux autoportraits qui apparaissent comme des antithèses de tout ce qui a été vu jusqu’à présent. Dans l’un d’entre eux, il se montre dans toute sa simplicité, s’étirant et bâillant. Dans l’autre, malgré sa tenue plus rigoureuse, une canne à la main, il fait un geste complice en direction du spectateur qui peut apprécier la dentition de l’artiste.

Volonté de prendre à contre-pied les représentations conventionnelles de ses collègues ou reliques d’un peintre à l’humeur malicieuse ? On s’approche peut-être plus ici de la transmission, par un autoportrait, d’un caractère et d’un état d’esprit plus que de la volonté de propagande pour l’évolution du statut social. On peut aussi y voir la réminiscence des têtes d’expression, dans cette volonté de saisir les traits du visage dans l’expression de diverses émotions. Originalité, introspection ou étude de différentes expressions à partir de son propre visage ; Joseph Ducreux n’est pas le seul à jouer avec le reflet de son miroir.

Ducreux, moqueurJoseph Ducreux, Autoportrait en moqueur, 1793.

  1. On pourrait dire que la peinture elle-même, et non pas que les peintres, devaient recevoir ses lettres de noblesse durant le siècle. Le XVIIIe siècle accorde à l’art pictural et aux autres arts tout un nouveau vocable, signe de l’évolution de la vision des contemporains sur ces disciplines. Si les termes de « beaux-arts », « arts appliqués », « sciences et lettres » ont été adoptés à ce moment, la confusion subsistera longtemps avec l’ancien système opposant les arts libéraux et mécaniques.

Pour sauver les métiers artistiques du préjugé négatif avec lequel on les considérait encore, en vertu d’une comparaison avec la poésie ou la musique, libérées, elles, des contingences de la matière, Jean d’Alembert insistait sur la différence entre utilité et beauté. Ce sera d’ailleurs dans le Discours préliminaire de l’Encyclopédie que d’Alembert utilisera le terme de beaux-arts pour la première fois : « La peinture, la sculpture, l’architecture, la poésie, la musique, et leurs différentes divisions, composent la troisième distribution générale qui naît de l’imagination, et dont les parties sont comprises sous le nom de Beaux-Arts. »

  1. En 1747, Charles Batteux, dans les Beaux-Arts réduits à un même principe, revenait sur cette distinction entre utilité et beauté : « Les uns ont pour objet les besoins de l’homme […]. Les autres ont pour objet le plaisir […]. On les appelle les Beaux-Arts par excellence. » On attachait de plus en plus d’importance à la faculté du peintre d’organiser son sujet sur la toile. Le mot « artiste » prendra son sens moderne au milieu du XVIIIe siècle, notamment dans le Dictionnaire portatif des beaux-arts de Lacombe en 1759. Il a été rédigé pour un large public par un auteur qui n’était pas praticien.
  1. Joseph Ducreux (1735-1802), originaire de Nancy, est arrivé à Paris en 1760. Il apprend son art auprès d’un spécialiste du portrait et non des moindres : Maurice Quentin de La Tour. On peut aussi dire qu’il a été largement influencé par un autre grand artiste : Jean-Baptiste Greuze. En 1769, Ducreux est envoyé à Vienne. Il est en charge de peindre le portrait de Marie-Antoinette avant qu’elle ne quitte son pays natal pour épouser Louis XVI. Il sera ainsi nommé premier peintre de la Reine, alors même qu’il n’est pas membre de l’Académie Royale de peinture et de sculpture.

Ducreux, Marie AntoinetteMarie-Antoinette, 1769.

  1. Durant la Révolution, il dessine les deniers portraits de Louis XVI avant son exécution, après quoi il s’installera à Londres. Durant sa carrière de peintre, il a pu réaliser de nombreux portraits des hauts personnages des cours d’Allemagne, d’Angleterre et de France, nous laissant ainsi des témoignages précieux de cette époque. Le portraitiste était très demandé, même s’il était connu pour son caractère irascible, pour sa tendance à toujours être en colère. Il meurt d’une apoplexie foudroyante, sur la route de Paris à Saint-Denis.