Batoni, Pompeo

Sir Sampson Gideon avec un ami

1767, The National Gallery of Victoria, Australie.

Fig15 - copie

1. Le XVIIIème siècle marque la fin de la domination des Grands qui, jusque-là, étaient les seuls à pouvoir prétendre à la dignité de s’immortaliser grâce à une peinture. La conséquence directe de cet engouement pour le portrait est la multiplication des artistes se spécialisant dans ce genre. C’est le côté mercantile de la peinture de portrait qui gênait les académiciens. Une peinture d’Histoire est réalisée à la suite d’une commande, en général royale, et le prix récompense des mois de travail pour un résultat qui remplit l’objectif principal de la peinture officielle : édifier le public. Un portrait est produit beaucoup plus rapidement et les peintres les multiplient pour gagner leur vie.

2. Au XVIIIème siècle, c’est désormais en France que se concentre la clientèle aisée. Ceci attirera les artistes étrangers dans l’hexagone. Au ban de l’Académie Royale, nombre de peintres ne recevront jamais de commandes de grandes œuvres. Il est ainsi tout naturel qu’ils se soient consacrés à l’art du portrait qui attirait toute une clientèle bourgeoise désormais fière d’afficher son statut social. Car c’étaient bien les bourgeois qui avaient désormais le capital financier nécessaire à l’investissement dans les œuvres d’art. Si, dans un premier temps, les bourgeois ont tenté de s’immortaliser dans une imitation de l’aristocratie, à la fin du siècle ils se représenteront tels qu’ils sont.

3. Par le biais du portrait, il s’agit de se faire représenter pour paraître ce que l’on est réellement ou ce que l’on prétend être digne d’être. Les nobles et les proches de la cour se représentaient pour afficher leur importance dans la société et créer une sorte de généalogie ponctuée de portraits. Pour la bourgeoisie, il s’agissait de s’assimiler à toutes ces grandes familles dont le prestige ne tenait souvent plus qu’à une particule. Le portrait devenait ainsi le support permettant de faire la propagande d’un statut social tout juste atteint et qui devait être transmis, non pas forcément aux générations futures, mais déjà aux contemporains.

4. Les peintres italiens se sont spécialisés dans une certaine représentation de la Haute Société, surtout britannique. Le plus célèbre des peintres de portraits de cette période est Pompeo Batoni. Dans son œuvre Sir Sampson Gideon avec un ami, le personnage principal est un jeune anglais de vingt-deux ans effectuant le Grand Tour. Sur la table on voit distinctement le buste de Minerve inspiré de la Minerve Giustiniani conservée au Vatican. Au loin, par la fenêtre, on voit le temple de Vesta de Tivoli. Il ne s’agit pas ici de représenter un statut social acquis de longue date. L’œuvre d’art devient le souvenir, la preuve du passage obligé pour un jeune homme de grande famille : le Grand Tour. Ce n’est pas la postérité qui compte, mais l’approbation des contemporains par le biais de l’imagerie.

Athena GiustinianiMinerve (Athéna) Giustiniani

Temple de VestaTemple de Vesta à Tivoli

5. Au XVIIème et au XVIIIème siècle, le Grand Tour, qui s’écrit de la même manière en anglais, désigne le voyage effectué par les jeunes de la haute société européenne, en particulier les Britanniques et les Allemands, en Italie, pour découvrir les œuvres et les vestiges de l’Antiquité. Ces voyages duraient parfois plus d’un an, souvent avec un tuteur. Mais ces jeunes hommes étaient aussi régulièrement accompagnés d’artistes, en charge de réaliser des dessins pour immortaliser les monuments et les œuvres étudiées durant ce séjour. Plus tard, le grand Tour deviendra un passage obligé pour les amateurs d’art, les collectionneurs, mais aussi certains écrivains, dont Goethe et Alexandre Dumas.

6. Pompeo Batoni (1708-1787) commence sa formation avec son père, orfèvre. Il arrive à Rome en 1728 où il étudie la sculpture antique. Ses premières peintures sont principalement des copies de Raphaël ou d’Annibal Carrache. Par la suite, il réalise des commandes pour des décorations d’églises ainsi que des tableaux aux thèmes mythologiques, pour des clients privés. De nombreux nobles britanniques feront appel à lui à l’occasion de leur Grand Tour, pour s’immortaliser grâce à des portraits les montrant dans un décor antique, devant des ruines ou parmi des objets d’art. Il finira par devenir conservateur des collections du Pape. Selon la légende, il aurait légué sa palette et sa brosse à Jacques-Louis David, dont il admirait le travail et qu’il a, sans succès, essayé de faire s’installer à Rome.

7. En France, c’est la bourgeoisie qui tenait le haut des commandes de portraits. Elle se laissait représenter en toute simplicité. L’Autoportrait de Jean-Baptiste Greuze est très clairement celui d’un bourgeois qui pose. Tout, dans cette huile sur toile, fait écho au Portrait de Georges Wille peint par le même artiste. Les deux hommes ont les cheveux poudrés et sont mis de la même manière. La seule différence est que, dans l’autoportrait, l’artiste regarde le spectateur tandis que Georges Wille peut se permettre de jeter un regard inspiré hors du cadre de la toile. Le peintre est obligé de fixer le miroir et donc de regarder droit devant lui, tandis que le modèle est libre de poser comme il l’entend.

Fig16 - copieJean-Baptiste Greuze, Autoportrait, 1785.

Fig17 - copieJean-Baptiste Greuze, Portrait de Georges Wille, 1763.