Santerre, Jean-Baptiste

Nicolas Boileau

Fin du XVIIème siècle, Musée des Beaux-Arts de Lyon

Nicolas_Boileau

1. Ce portrait de Nicolas Boileau nous permet d’aborder la question de la querelle dite des Anciens et des Modernes. Le livre de référence sur ce sujet reste celui d’Hippolyte Rigault : Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes. Le terme de « querelle » pourrait nous faire penser à une dispute frivole entre artistes (principalement les écrivains, mais avec des conséquences sur la peinture). En réalité, la question de fond est primordiale : l’idée du progrès intellectuel de l’humanité ! Cette querelle se divise en trois étapes : la période française et la période anglaise, au XVIIème siècle, puis la seconde période française, durant le XVIIIème siècle.

2. L’esprit ancien et l’esprit moderne correspondent à deux besoins essentiels de l’humanité : la tradition et le progrès. La tradition n’est pas toujours respectée, mais représente un ensemble d’idées admises et de faits accomplis. On ne peut pas nier le passé ni l’Histoire. Le progrès, lui, est souvent contesté. Il n’est pas palpable, c’est un pari sur l’avenir qui ne se concrétise pas toujours. Il n’en reste pas moins une réalité, puisque l’humanité aspire en permanence à progresser. S’affrontent donc ici le statu quo et l’envie de nouvelles conquêtes.

3. Nicolas Boileau (1636-1711), après des études de théologie à la Sorbonne qui ne sont pas couronnées de succès, se consacre entièrement à la littérature. Il est surtout connu pour ses satires, dans lesquelles il s’attaque à certains auteurs de son époque. Par contre, il est un admirateur de Molière, La Fontaine et Jean Racine. À la fin de sa vie, il rédigera plusieurs Épîtres et traduira le Traité du sublime du pseudo-Longin. Il devient l’un des principaux théoriciens de l’esthétique classique en littérature. Il défend et il admire les poètes de l’Antiquité.

Dans la querelle, il prend donc le parti des Anciens. Pour lui, les auteurs de l’Antiquité grecque et romaine représentent la perfection artistique, aboutie et indépassable.

4. Au XVIIème siècle, le premier écrivain à soulever la question des Anciens et des Modernes est Alexandre Tassoni dans Seau enlevé. Mais c’est son ouvrage Pensées diverses qui fera scandale et déclenchera les passions, lorsqu’il écrit :

« L’émulation est l’aliment des esprits : la jalousie et l’admiration les enflamment tour à tour : on atteint le faîte où l’on brûle de monter : mais il est difficile de se maintenir dans la perfection ; quand on ne peut plus avancer, on recule, et comme le désir d’atteindre ceux qui marchaient devant nous avait soutenu nos efforts, dès que nous désespérons de les dépasser ou de les rejoindre, notre ardeur s’éteint avec notre espérance, et renonce à poursuivre le but qu’elle ne saurait toucher. Nous abandonnons une carrière occupée, pour nous en ouvrir une plus libre, et ce passage d’une route dans une autre, cette inconstance perpétuelle de nos efforts sont les plus grands obstacles à la perfection. »

5. Jean-Baptiste Santerre (1658-1717) commence sa carrière comme portraitiste avant d’être réputé pour ses figures de fantaisies féminines. Les thèmes qu’il aborde sont : les cuisinières, les brodeuses, la femme endormie, rêvant ou dessinant. Son œuvre la plus célèbre, Suzanne au bain est son morceau de réception à l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture. En 1717, il crée le scandale en exposant son Adam et Ève au milieu du paradis terrestre. Le scandale ne vient pas du fait qu’il représente le duc d’Orléans et sa maîtresse, mais parce qu’il montrait les personnages sans nombril. Santerre était en effet un farouche partisan du dogme de l’anomphalie, théorie selon laquelle Adam et Ève n’avaient pas de nombril, puisqu’ils ne sont pas sortis du ventre d’une mère… Nous ne connaissons plus cette version, le scandale ayant été tel que l’artiste a dû retoucher sa toile !

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Suzanne au bain

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Atauportrait, 1704.

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Adam et Eve

6. Pour ce qui concerne la France, la querelle débute avec un discours tenu à l’Académie par Boisrobert, en 1635. Le sujet qu’il traite est la défense du théâtre. Il attribue le manque de succès de ses propres pièces à la trop grande admiration que ses contemporains ont pour les Anciens. Ces derniers, il les attaque en les décrivant « comme des gens inspirés par le génie, mais sans goût et sans délicatesse ». Il compare Homère « aux chanteurs des carrefours dont les vers réjouissent la canaille ». En tout cas, nous constatons que le premier coup porté en France, contre la tradition et l’Antiquité, est le fait d’un académicien !

7. Le second opposant aux Anciens est Desmarets de Saint-Sorlin, contrôleur général de l’extraordinaire des guerres et secrétaire de la marine du Levant. Ses contemporains le décrivaient comme « le plus fou parmi les poètes et le plus poètes parmi les fous » ! Il est l’un des premiers à tenter de démontrer le développement de l’esprit humain depuis l’antiquité. Dans son poème Marie Madeleine, il écrit :

« Hercule a dompté des monstres, mais nul monstre n’a jamais été si formidable que l’orgueil qui avait perdu le monde, et qu’Hercule n’a jamais combattu. Il a fallu qu’un Dieu soit venu sur terre pour le dompter, non par la force, mais par le prodigieux abaissement de la Divinité dans l’humanité, par un continuel exemple d’humilité, et par une patience à laquelle ni celle d’Ulysse ni celle de Socrate ne peuvent être comparées. »

Très religieux, Desmarets comptait donc bien montrer la supériorité des modernes dans le domaine de la poésie autant qu’au niveau de la religion ! Selon lui, la vraie cause du respect exagéré qu’on professe pour les morts, c’est la jalousie qu’inspirent les vivants…