Gumpp, Johannes

Autoportrait

1646, Galerie des Offices, Florence

Autoportrait

1. Dans ses Conseils pour la peinture du portrait qu’Élisabeth Louise Vigée-Lebrun a rédigés à l’attention de sa nièce Madame Tripier-Le Franc, l’artiste proposait une utilisation originale du miroir. Il s’agissait bien d’intégrer cet objet dans le processus de création d’un portrait autre que celui du peintre par lui-même. Elle préconisait de placer un miroir derrière le peintre. En se retournant, l’artiste pouvait ainsi voir se refléter le modèle et le comparer à sa peinture. Élisabeth Vigée-Lebrun est loin d’avoir été la première à considérer le miroir comme une peinture d’excellence ; Léonard de Vinci se faisait déjà cette remarque :

« Le miroir à superficie plane contient la vraie peinture en sa surface et la peinture parfaite exécutée sur la superficie d’une matière plane est semblable à la surface d’un miroir. »

EVLAutoportrait, Élisabeth Louise Vigée-Lebrun, 1790.

2. Bien sûr, la technique n’a rien de bien compliqué. Tout est en fait résumé dans l’Autoportrait de Johannes Gumpp. Le peintre regarde le reflet de son miroir tandis que sa main transpose cette image sur la toile. Le peintre réalise ici une prouesse. Il peint en fait trois autoportraits en un. D’abord, celui qui se reflète sur le miroir. Ensuite, celui sur la toile qui d’ailleurs regarde déjà le spectateur. Et enfin, le peintre debout en train de travailler, vu du dos. Finalement, si l’on excepte le fait que l’image qui se reflète dans le miroir est inversée par rapport à la réalité, il ne semble pas y avoir de grandes différences entre un autoportrait et un simple portrait.

3. Le conseil d’Élisabeth Vigée-Lebrun est précieux dans le sens où d’après ce qu’elle dit, l’image qui se reflète dans le miroir serait une garantie de la ressemblance de l’image sur la toile. L’image qui est sur le miroir serait ainsi comme un tableau que personne n’aurait peint et si l’artiste arrivait à approcher la perfection de ce reflet, alors le tableau serait réussi. Il pourrait en être déduit que le peintre qui réalise son propre portrait ne fait que copier un tableau qu’il n’a pas réalisé : le reflet du miroir. Évidemment, le procédé est bien plus complexe que cela. Il existe une véritable recherche, une réflexion précède la réalisation d’un autoportrait.

4. Nous ne connaissons pas grand-chose de la vie de Johannes Gumpp. Il est né en 1626 à Innsbruck, en Autriche et y meurt en 1728. On ne connaît de lui que cet autoportrait, dont il existe plusieurs versions.

On doit la Galerie des Offices à Cosmes le jeune, qui fait construire par Giorgio Vasari un ensemble de bureaux (Offices) pour la conduite de l’État. Deux longs bâtiments sont réunis, au niveau de l’Arno par une galerie à deux étages. Le Corridor Vasari, lui, prend naissance dans le Palazzo Vecchio pour se terminer au niveau du Palais Pitti. Ce corridor devait assurer la sécurité des Médicis circulant entre leurs différents palais. La Tibune des Offices servait à l’exposition des œuvres d’art de la collection des Médicis, avant que l’ensemble de l’édifice ne devienne un musée.

Uffizi_Gallery,_Florence

5. Maniériste, Parmigianino réalise, à l’âge de vingt ans, l’Autoportrait au miroir convexe. Non seulement il réalise son autoportrait à partir d’un miroir convexe, mais le support du tableau est lui aussi de forme convexe. Il s’agit là, bien sûr, d’une reproduction de la réalité, de ce que voit véritablement le peintre dans son miroir. Mais la mise en scène exprime bien plus. Le peintre s’observe, reproduit chaque détail, dans la volonté de montrer son talent, de se peindre artiste de génie sans même aucune allusion à son métier, aux attributs de sa discipline.

Fig24 - copie

Parmigianino, Autoportrait au miroir convexe, 1523.

6. Les premiers miroirs étaient naturels : le reflet dans l’eau, celle d’un lac ou recueillie dans un récipient. Les premiers miroirs fabriqués sont taillés dans de l’obsidienne, vers l’an 6 000 avant notre ère. Les Mésopotamiens et les Égyptiens mettront au point des miroirs en cuivre poli. Les verriers de Sidon, au premier siècle, auraient été les premiers à concevoir des miroirs avec une plaque de verre posée sur une feuille de métal. À la Renaissance, les fabricants européens perfectionnent la technique en utilisant un amalgame d’étain et de mercure. Les miroirs restent encore des produits de luxe. Il faudra attendre 1835 pour que l’amalgame précédemment cité, très toxique, soit remplacé par une fine couche d’argent métallique. Ce processus permettra la fabrication en masse des miroirs et leur « démocratisation ».

7. La technique de l’autoportrait impose une contrainte à celui qui l’utilise. Cette obligation a déjà été remarquée dans les œuvres de Raphaël et de Sandro Botticelli. Si les regards des autres personnages de la composition peuvent être dirigés dans n’importe quelle direction, celui du peintre, qui regarde le miroir, ne peut que regarder le spectateur de face. Du moins, c’est l’impression qui reste une fois l’œuvre terminée et le miroir enlevé. C’est désormais celui qui regarde l’œuvre que le peintre observe. À elle seule, cette contrainte technique semble ouvrir un questionnement philosophique qui pourrait prendre l’autoportrait pour objet : qui le peintre regarde-t-il ?

Fig7 - copie Raphaël, L’Ecole d’Athènes, détail.

Fig9 - copieSandro Botticelli, L’adoration des Mages, détail.