Vasari, Giorgio

Autoportrait

vers 1566, Galerie des Offices, Florence.

Fig1

1. Giorgio Vasari (1511-1574) est un artiste de la Renaissance à qui l’on doit de nombreuses œuvres. Il est surtout célèbre pour avoir écrit La vie des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes italiens. Il s’était assigné la tâche colossale de réunir une compilation exhaustive de biographies d’artistes. La première édition de 1550 compte déjà des centaines de vies d’artistes, et il faudra attendre la deuxième édition, en 1568, pour qu’il ajoute des illustrations. Son objectif était de faire précéder chaque biographie, dans la mesure du possible, par un autoportrait de l’artiste dont la vie était ensuite racontée au lecteur.

2. Giorgio Vasari voyait-il dans l’autoportrait une synthèse de la vie de l’artiste que lui se proposait de développer de manière scripturale ? Pour terminer en apothéose sa deuxième édition, il ajoutera sa propre biographie à la suite des maîtres du passé. Le texte et la transposition gravée de l’autoportrait de l’auteur qui le précède ne permettent aucun doute sur l’autosuffisance de l’artiste et la prise de conscience de son rôle, non seulement dans la généalogie des grands artistes, mais aussi dans la société.

3. Ce n’était pas que grâce à l’amélioration des miroirs que les autoportraits s’étaient multipliés dans l’Italie du Quattrocento. Il faut plutôt voir comme cause le fait que l’artiste prenait conscience, dans ces années-là, de son identité et de l’importance de son rôle dans la communauté. Les peintres et sculpteurs commencent à s’émanciper, ils défient les anciennes institutions, avec succès. Ils réalisent qu’ils ne sont pas de simples artisans et qu’ils sont dans leur bon droit en se faisant appeler « artistes ».

4. Signe évident de cette prise de conscience, les peintres prennent la plume après que d’autres aient commencé à écrire sur eux, comme Filippo Villani, qui consacra des monographies à Alberti et Brunelleschi dans ses Vies des Florentins célèbres publiées avant 1400. Les artistes, quant à eux, écrivaient sur leur art, donnant des conseils pratiques, essayant d’édicter des règles pour prouver que la peinture n’était pas une discipline mécanique. Les notes de Léonard de Vinci symbolisent cette nouvelle assurance que l’artiste prenait face à l’importance de sa création.

Quelques citations extraites des Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes italiens :

5. « Si de grandes obligations lient les peintres à la nature, qui leur sert continuellement de modèle, et qu’ils s’efforcent de reproduire et d’imiter, en s’inspirant de ses parties les meilleures et les plus belles, à mon avis nous sommes d’autant plus redevables à Giotto, peintre florentin. »

Giotto_-_Scrovegni_-_-38-_-_AscensionL’Ascension du Christ, Giotto.

« On rapporte que Giotto, dans sa jeunesse, peignit un jour d’une manière si naturelle une mouche sur le nez d’une figure commencée par Cimabue, que ce maître, étant de retour et voulant se remettre au travail, essaya plusieurs fois de la chasser avec la main, avant de s’apercevoir de sa méprise. »

« Paolo Uccello aurait été le peintre le plus élégant et le plus original depuis Giotto, s’il avait consacré aux figures d’hommes et aux animaux le temps qu’il perdit dans ses recherches sur la perspective. Sans doute, c’est une chose ingénieuse et belle, mais celui qui en fait une étude trop exclusive perd son temps, se fatigue l’esprit, le rend stérile et compliqué, et finit par adopter une manière sèche aux contours anguleux. »

Paolo_di_Dono,_dit_Uccello_-_La_bataille_de_San_Romano_la_contre-attaque_de_Micheletto_da_Cotignola,_1455La bataille de San Romano, Paolo Uccello.

6. À propos de Masaccio : « La nature a l’habitude, lorsqu’elle engendre un être exceptionnel, dans quelque domaine que ce soit, d’en créer un autre au même moment, dans la même région, pour encourager une mutuelle émulation et inspiration. Outre les avantages qu’en tirent ces deux concurrents, ceci stimule aussi la génération suivante qui s’efforce par la réflexion et le travail d’atteindre aux mêmes louanges qu’ils entendent tous les jours chanter à la gloire de leurs prédécesseurs. »

Masaccio_trinityLa Trinité, Masaccio.

« À Masaccio appartient l’honneur d’avoir ramené l’art de la peinture dans la bonne voie. Cherchant la gloire et considérant que la peinture n’est autre chose qu’une contrefaçon de tout ce que la nature présente de vivant, simplement à l’aide du dessin et des couleurs, il comprit que celui qui s’en approche le plus peut se dire maître excellent. »

À propos de Bramante : « Si les Grecs inventèrent l’architecture, si les Romains les imitèrent, Bramante non seulement nous fit marcher dans leurs traces, mais encore enrichit l’art d’une beauté nouvelle, en lui donnant cette grâce et cette puissance que nous admirons aujourd’hui. »

Roma-tempiettobramante01RTempietto, Bramante.

7. « On voit l’influence céleste faire pleuvoir les dons les plus précieux sur certains hommes, souvent avec régularité et quelquefois d’une manière surnaturelle on la voit réunir sans mesure en un même être la beauté, la grâce, le talent et porter chacune de ces qualités à une telle perfection que, de quelque côté qu’on se retourne ce privilégié, chacune de ses actions est tellement divine que, distançant tous les autres hommes, ses qualités apparaissent ce qu’elles sont en réalité, comme accordées par Dieu et non acquises par l’industrie humaine. C’est ce que l’on a pu voir dans Léonard de Vinci. »

À propos de Michel-Ange : « Tandis que les esprits industrieux et élevés, grâce à la lumière du très célèbre Giotto et de ses successeurs, s’efforçaient de donner au monde une preuve de la valeur dont la bienfaisance de leur étoile et leur complexion naturelle les avaient doués ; tandis que, désireux d’imiter la grandeur de la nature par l’excellence de leur art, pour parvenir, autant qu’il leur était permis, à cette suprême connaissance des choses qu’on nomme généralement l’intelligence, ils se livraient aux plus grands efforts, quoique bien souvent en vain ; le bienveillant Maître des cieux tourna les yeux vers la terre, et voyant la vaine infinité de tant de fatigues, l’insuccès de tant d’études opiniâtre et la présomptueuse opinion des hommes plus éloignés de la vérité que les ténèbres ne sont distantes de la lumière, le Maître des cieux, dis-je, se décida à envoyer sur la terre un génie qui fût universel dans tous les arts et dans tous les métiers, et qui montrât par lui seul quelle chose est la perfection de l’art du dessin, tant pour esquisser, faire les contournes, les ombres et les lumières, donner du relief aux choses de la peinture, introduire un jugement droit dans les procédés de la sculpture, enfin, en architecture, rendre les habitations commodes et sûres, saines, agréables, bien proportionnées et riches dans les ornements variés. Il voulut en outre douer ce génie de la vraie philosophie morale, en l’agrémentant de la douce poésie, en sorte que le monde le considérât et l’admirât comme son unique miroir, dans la vie, dans les œuvres produites, dans la sainteté des mœurs, en un mot dans tous les actions humaines de manière enfin que cet homme fût regardé par nous comme une créature divine plutôt que terrestre. »