Grünewald, Matthias

Le retable d’Issenheim

1512-1516, Musée d’Unterlinden, Colmar.

Grunewald_Isenheim

1. Le retable d’Issenheim, consacré à saint Antoine, provient du convent des Antonins d’Issenheim où il ornait le maître-autel. Les parties sculptées sont l’œuvre de Nicolas de Haguenau. Réalisé à partir de 1512, démonté et caché pendant la Révolution, il sera à nouveau visible en 1853, pour l’ouverture du musée d’Unterlinden. Il s’agit d’un polyptique à doubles volets. Les différents panneaux peuvent être ouverts ou refermés selon la période liturgique. Le retable fermé, visible une grande partie de l’année, représente une Crucifixion avec, sur les volets, saint Sébastien et saint Antoine. La première ouverture donne à voir l’Annonciation, l’Incarnation et la Résurrection. La deuxième ouverture est consacrée à saint Antoine comprenant des représentations de saint Augustin, saint Jérôme et le Christ entouré des douze apôtres.

2. La représentation des saints, autour de la Crucifixion, permet aux fidèles de demander leur protection et surtout leur intercession avec le divin. Saint Antoine porte la crosse en forme de tau, son attribut principal, renvoyant à la tradition gothique. Saint Sébastien renvoie quant à lui à l’art italien, de par ses proportions et son rapport au paysage. Le Christ en croix est couvert de plaies, une image pour le moins terrifiante mais ayant pour objectif de rassurer les malades : le Christ a partagé leur douleur ! Dans cette représentation, Marie défaillante est soutenue par saint Jean. À l’opposé, saint Jean-Baptiste est accompagné par l’agneau, l’un des symboles du Christ. Son geste désigne évidemment le Sauveur, dont il avait prophétisé la venue. À noter que la présence de Jean Baptiste est anachronique, puisqu’il a été décapité sur ordre du roi Hérode quelques années avant la crucifixion. Enfin, Marie-Madeleine annonce l’événement à venir, dont elle sera le premier témoin : la Résurrection.

3. La Crucifixion représentée dans son intégralité nécessite la présence de Marie, Jean, Marie-Madeleine, les deux larrons, des soldats et une représentation du mont Golgotha. Bien souvent, ne sont représentés que Marie, faisant généralement le lien entre le spectateur et la scène principale (elle regarde à l’extérieur du tableau et d’un geste dirige notre regard vers la croix) et Jean, le disciple le plus proche de Jésus. Dans bien des cas également, l’accent est mis sur la Trinité, avec la présence de la Colombe et d’une représentation de Dieu le Père. On trouvera souvent, au pied de la croix, un crâne, symbolisant Adam. Lors de la crucifixion de Jésus, sur le mont Golgotha, le crâne du premier homme serait réapparu…

4. Matthias Grünewald (vers 1475-1528) : nous en savons peu concernant sa biographie. Même son nom est incertain. Il signe souvent ses œuvres des initiales « MGN », la lettre « G » n’ayant pas pu être comprise véritablement. Cela n’a pas empêché la notoriété des œuvres réalisée par cet artiste, dont la production était considérée comme une référence au-delà des frontières. Pour preuve, on a longtemps cru que le retable d’Issenheim était de la main d’Albrecht Dürer (ils ont d’ailleurs collaboré pour l’exécution d’un retable) ! Nous ne conservons qu’un seul autoportrait, dont les traits sont repris pour le Saint Sébastien présenté dans le retable. On a fini par lui attribuer une dizaine d’œuvres et 35 dessins.

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5. Saint Antoine serait né en Égypte vers 251. Il est considéré comme le fondateur de l’érémitisme chrétien. À l’âge de vingt ans il fait don de tous ses biens et se retire pour une vie ascétique consacrée au travail et à la prière. Comme le Christ, il aurait dû faire face à de nombreuses tentations du Diable. Sauf que ces épreuves n’ont pas duré que quarante jours, plutôt toute une vie ! Beaucoup de disciples viennent vivre à proximité du prêcheur, et en 307 Hilarion de Gaza lui demande conseil sur la façon d’organiser un monastère. Ce dernier, fondé dans l’actuelle région de Gaza, est considéré comme le premier de la chrétienté.

6. L’ermite, ou anachorète, est celui qui fait le choix d’une vie spirituelle, dans la solitude et le recueillement. Avec la fin des persécutions, on ne peut plus accéder à la sainteté par le biais du martyre ! L’érémitisme devient un nouveau moyen pour élever son âme. Les anachorètes s’infligent des privations afin de lutter contre les tentations. En découle la fondation des monastères où les moines s’enferment à l’écart du monde, pour mener une vie frugale, faite de travail et de prières. Être ermite, c’est également suivre les pas du Christ qui s’est retiré plusieurs fois dans le désert, à la recherche de la solitude et du silence pour mieux trouver Dieu.

7. Matthias Grünewald, dont l’œuvre a été réellement redécouverte au vingtième siècle, inspirera de nombreux artistes. Otto Dix, qui a été prisonnier de guerre près de Colmar et qui a pu voir les œuvres de l’artiste. Picasso, pour sa série des Crucifixions. Mais aussi Max Ernst, Emil Nolde ou Francis Bacon. Joris-Karl Huysmans, grand critique d’art, lui consacrera plusieurs textes, dans ses ouvrages Là-bas et Trois églises et Trois primitifs.

 

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8. Avant de nous intéresser aux parties sculptées du retable, revenons sur certains attributs présents dans la partie principale. Nous avons évoqué la crosse en forme de tau, de T. C’est une forme qui perdure jusqu’au douzième siècle où la partie supérieure finit par prendre la forme d’une volute. La crosse est le bâton pastoral, l’insigne du rôle de pasteur qu’exercent les évêques et certains abbés. Cela rappelle le bâton du berger, qui mène son troupeau, qui marche à sa tête, qui exerce une certaine autorité. La crosse est solide pour soutenir les faibles, recourbée pour attraper ceux qui s’égarent, pointue pour piquer ceux qui hésitent. La crosse fait partie des attributs de l’évêque, dont les autres sont : l’anneau, la mitre et la croix pectorale. Normalement, l’évêque n’utilise sa crosse qu’à l’intérieur de son diocèse. Il la tient pour écouter l’Évangile, quand il prononce son homélie, quand il reçoit les vœux ou la profession de foi des croyants et quand il bénit. La partie recourbée doit être tenue face au peuple.

9. L’agneau de Dieu, Agnus Dei, est, pour les chrétiens, une représentation symbolique du sacrifice de Jésus-Christ. Dans l’Ancien Testament, Moïse demande aux Juifs de sacrifier des agneaux avant la fuite d’Égypte. Le sang de l’animal était répandu sur les portes des maisons des Hébreux, permettant de signaler que les nouveau-nés devaient être épargnés, puisque l’ordre de tuer les premiers-nés ne concernait que les Égyptiens. L’agneau sacrifié est ensuite devenu un symbole de Jésus-Christ. Mais il représente aussi la soumission à Dieu et incarne les vertus telles que l’innocence, la douceur et la bonté.

10. La scène principale du retable présente aussi un calice, vase liturgique servant lors de la célébration de l’eucharistie pour la consécration du vin, devenant ainsi le sang du Christ. Ce qui est évidemment une référence à la coupe utilisée lors de la Cène. Souvent composé de matières nobles, durant le Moyen-Âge, les matériaux sont plus simples à notre époque. Parce que l’Église a perdu de son influence, même si officiellement il s’agit de rappeler que le Christ s’est fait pauvre avec les pauvres ! On représente souvent des anges tenant un calice, au moment de la crucifixion, pour récupérer le sang coulant des plaies du Christ. Une symbolique qui a donné naissance à la légende du Saint Calice, plus communément appelé le Saint Graal.

11. Au-dessus de la croix, bien en apparence, les lettres INRI se traduisent habituellement par « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs » (ou roi des Judéens). La phrase aurait été inscrite par les Romains, même si elle n’est évoquée que vers le quatrième siècle. Il s’agit en fait de l’acte d’accusation, le motif qui a conduit à la crucifixion de Jésus. Ce qui participe à l’idée générale selon laquelle les Romains voulaient railler le « roi des Juifs », qu’ils avaient précédemment ceint d’une couronne d’épines. La généalogie de Jésus est assez complexe et diverge selon les textes. Il n’a pas pu être possible de trouver une concordance entre tous ces éléments. À son époque, certains mouvements juifs lui attribuaient une ascendance royale, soit par Joseph, soit du côté de la famille de Marie.

12. Nicolas de Haguenau (vers 1450-1538) est le principal sculpteur du retable d’Issenheim. Sa vie est peu connue. Il a travaillé à Strasbourg, pour la réalisation du maître-autel de la cathédrale, dont il ne reste que des vestiges. Outre les sculptures du retable d’Issenheim, il a réalisé le tombeau d’un évêque pour la chapelle de la Vierge, dans la collégiale de Saverne. Il y a également La Déploration du Christ, au collège Saint-Étienne de Strasbourg. Nous conservons de lui deux bustes accoudés, au musée de l’œuvre Notre-Dame, toujours à Strasbourg. Et enfin, un Saint Antoine Ermite, aujourd’hui dans un musée de New York.

13. Les parties sculptées du retable représentent saint Augustin, Guy Guers, saint Antoine, des porteurs d’offrandes, saint Jérôme, le Christ et les apôtres. Saint Antoine trône au centre, tel un souverain avec, à ses pieds, l’emblème de la communauté des Antonins : le cochon. Cet animal est l’un des attributs de saint Antoine. Dans le monde chrétien, le cochon est d’abord considéré comme un attribut du Diable : il grogne et se vautre dans les ordures. Il est également associé à la luxure. D’ailleurs, la plupart des animaux omnivores étaient considérés comme impurs. Plus tard, le cochon prendra une signification plus positive, représentant la fécondité et la prospérité. Ceci parce que la période de gestation de la truie se déroule en trois mois, trois semaines et trois jours, le cycle arithmétique parfait. Se développera aussi l’idée que la possession d’un cochon garantit de la pauvreté. Un lien sans doute avec le fait que cet animal se reproduit aisément et assure donc l’abondance de nourriture !

14. De part et d’autre, les porteurs d’offrandes illustrent les dons que faisaient les fidèles venant prier saint Antoine, et donc également la source de revenu des Antonins ! Le tout est encadré par saint Augustin et saint Jérôme, les pères de l’Église. Quant à Guy Guers, il s’agit du commanditaire du retable, celui qui a fait appel à Matthias Grünewald et Nicolas de Haguenau pour sa réalisation. Il est agenouillé dans le même cadre que saint Augustin, sans doute pour faire place, à l’opposé, au lion accompagnant saint Jérôme. Selon la légende dorée, saint Jérôme aurait croisé la route d’un lion blessé, qui se serait laissé soigner par lui et serait devenu, en quelque sorte, son animal de compagnie.