Delaroche, Paul

La jeune martyre

1855, Musée du Louvre.

Delaroche,_Paul_-_A_Christian_Martyr_Drowned_in_the_Tiber_During_the_Reign_of_Diocletian_-_1855

1. La première période du romantisme (1770-1820) se développe en parallèle du néoclassicisme ou plutôt en opposition à ce courant pictural. Là où le néoclassicisme prône une beauté idéale, le rationalisme, la vertu, la ligne, le culte de l’Antiquité classique, le romantisme promeut le cœur et la passion, l’irrationnel et l’imaginaire, le désordre et l’exaltation, la couleur et la touche, le culte du Moyen-Âge. À la base, le romantisme est un courant littéraire dont les œuvres vont influencer les peintres. En Angleterre, cette influence provient surtout de l’œuvre de James Macpherson : Poème d’Ossian (1760). Ce chef-d’œuvre littéraire va influencer toute l’Europe. En France, l’inspiration puise sa source dans les écrits de Rousseau et de Chateaubriand.

2. Les années 1820-1850 marquent l’apogée du romantisme. L’Angleterre et l’Allemagne ne sont plus les pays les plus puissants au niveau du romantisme pictural, ils cèdent la place à la France. Ce fait s’explique par la situation de tourments sociaux et politiques que connaît le pays : au moment de la Restauration, la société se sent en crise. Un écrivain religieux et politique va qualifier le désarroi de la population. Il s’agit de Lamennais qui désigne cet état d’âme comme « Le mal du siècle ». Parmi les artistes les plus connus de la vague romantique, nous pouvons citer Eugène Delacroix et Théodore Géricault.

1920px-Eugène_Delacroix_-_La_liberté_guidant_le_peuple

La liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix.

JEAN_LOUIS_THÉODORE_GÉRICAULT_-_La_Balsa_de_la_Medusa_(Museo_del_Louvre,_1818-19)

Le Radeau de la Méduse, Théodore Géricault.

3. Hippolyte de la Roche, dit Paul Delaroche (1797-1856) épouse la fille du peintre Horace Vernet en 1843. Mais il a été l’élève de Watelet et d’Antoine-Jean Gros. Il se fait remarquer au salon de 1824 avec Saint-Vincent de Paul prêchant pour les enfants trouvés et Jeanne d’Arc dans sa prison. Il est connu pour être l’initiateur de « l’anecdote historique », un genre à vocation documentaire et à sensibilité dramatique. Ce genre correspond à l’esprit du temps, cette recherche d’un juste milieu qui caractérise la Monarchie de juillet.

http://www.kommunicera.umea.se/hemma/mathias/
http://www.kommunicera.umea.se/hemma/mathias/

Jeanne d’Arc dans sa prison.

4. Delaroche est admis à l’Institut en 1822. Il en est le plus jeune membre. Peu après, il est nommé professeur à l’École des Beaux-Arts de Paris, mais le bizutage tragique causant la mort d’un élève l’oblige à fermer son atelier. À partir de 1837, il n’expose plus, sans jamais cesser de travailler. Dans l’Hémicycle des Beaux-Arts de l’amphithéâtre de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts il réalisera une vue panoramique rassemblant 75 figures des plus grands artistes de toutes les époques. Comme d’autres de ses contemporains, en voyant pour la première fois un daguerréotype, il aurait prophétisé la fin de la peinture…

Paul_Delaroche_-_Hemicycle_d'honneur

75 figures d’artistes.

5. Marqué par la mort de sa femme, pour la toile présentée ici, Delaroche abandonne l’anecdote pour réaliser une allégorie du sacrifice de la jeunesse. Il renouvèle ici le thème de la mort d’Ophélie cher aux romantiques. Dans Hamlet, Ophélie sombre dans la folie lorsque son amant (Hamlet) assassine son père. Sa mort est relatée dans la scène 7 de l’acte IV. Accident ou suicide, le mystère n’est pas élucidé :

« Un saule pousse en travers du ruisseau

Qui montre ses feuilles blanches dans le miroir de l’eau.

C’est là qu’elle tressa d’ingénieuses guirlandes

De boutons d’or, d’orties, de pâquerettes, et de longues fleurs pourpres […]

Là, aux rameaux inclinés se haussant pour suspendre

Sa couronne de fleurs, une branche envieuse cassa,

Et ses trophées herbeux comme elle

Sont tombés dans le ruisseau en pleurs. Ses vêtements s’ouvrirent

Et telle une sirène, un temps, ils l’ont portée ;

[…] Mais bientôt

Ses habits, lourds de ce qu’ils avaient bu,

Tirèrent l’infortunée de ses chants mélodieux

Vers une mort boueuse. »

La martyre de Delaroche arbore une auréole. Le peintre a donc également voulu représenter une chrétienne jetée dans le fleuve par les Romains pour ne pas avoir abjuré. Elle sera découverte par d’autres croyants.

6. L’identité des figures à l’arrière-plan n’est pas précise. Certains y voient les parents de la jeune femme. Pour la description de cette œuvre, Internet a ses limites, il faut la voir en « vrai », ce qui est évidemment le but recherché. En haut à gauche de la toile, Delaroche a peint une étoile. La subtilité de la composition ne permet pas de dire si le soleil se couche ou se lève, ce qui est d’une importance pourtant capitale. Si le soleil se lève, il s’agit de l’étoile du matin, qui correspond au Diable dans la Bible. Si le soleil se couche, alors il s’agit de l’étoile du Nord et donc une allusion à Dieu ou Jésus.

La martyre flotte merveilleusement à la surface de l’eau. On pourrait presque la croire simplement endormie. L’auréole est un cercle presque mathématiquement parfait, ce qui tranche avec le romantisme, l’illusion du reste de la toile. Mais cette auréole est la seule source de lumière pour éclairer la jeune femme et donc en faire le point focal de la composition.

7. D’autres œuvres importantes de Paul Delaroche :

Elisabeth

La mort d’Elisabeth Ire, 1828.

Vierge à l'enfantLa Vierge à l’enfant, 1844.

MazarinLes dernières heures du cardinal Mazarin, 1830.

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Le supplice de Jane Grey

1833, National Gallery, Londres

Jane Grey

1. Lady Jane Grey était la cousine d’Édouard VI, dont le règne n’a duré que de 1547 (il avait neuf ans) à 1553. Après sa mort, due aux complications de la tuberculose, Jane est proclamée reine, passant ainsi devant Marie Tudor et Élisabeth. Marie revendique le trône et Jane doit abdiquer seulement neuf jours après le début de son règne. Elle est incarcérée à la tour de Londres, pour haute trahison. La peine de mort proclamée lors de son procès sera temporairement suspendue, avant que Marie ne la fasse décapiter. Jane avait seize ans.

2. Paul Delaroche s’appuie sur les sources historiques à sa disposition pour reproduire le plus fidèlement possible les vêtements des personnages du tableau. Connu pour exceller dans le genre du drame historique, Delaroche avait le souci du détail et du réalisme. Sans pour autant laisser de côté la violence se dégageant de certaines œuvres. Ici, Jane est représentée durant ses derniers instants, s’apprêtant à placer sa tête sur le billot. La paille sur le sol est censée s’imprégner du sang de la condamnée.

3. Elle est assistée, à sa gauche, par le lieutenant de la tour de Londres. Le bourreau est à sa droite, tenant la hache. Deux dames d’honneur sont présentes à l’arrière-plan. Jane avait, durant sa captivité, le droit d’être visitée par les dames d’honneur. On sait aujourd’hui que l’exécution s’est déroulée à l’extérieur, dans l’enceinte de la tour de Londres. Un lieu surnommé « Tower Green », où furent également exécutées Anne Boleyn et Catherine Howard, deuxième et cinquième épouse d’Henri VIII.

4. Il ne s’agit pas d’une erreur de Delaroche (le fait de placer la scène à l’intérieur). Il a imaginé la scène avec les connaissances de son époque. Il a surtout été influencé par les exécutions qui ont eu cours durant la Révolution française. Il représente Jane sur une estrade de bois surélevée. Pourtant, de la façon dont Delaroche utilise la lumière, il est difficile de dire si la scène se produit réellement à l’intérieur ou dans une cour. Si la scène semble obscure, c’est pour que la figure de Jane ressorte de façon plus évidente.

5. Les personnages semblent jouer un rôle, comme s’il s’agissait d’acteurs. On remarque les gestes de désolation des deux femmes, la figure presque paternelle du lieutenant. Tous les détails sont représentés, y compris les cordes qui permettront d’attacher le cou de Jane au billot. Tout a été étudié pour que le spectateur retienne son souffle, imaginant exactement ce qui va se produire.

6. La peinture est réalisée après la révolution de Juillet, qui vit la fin du règne de Charles X, frère de Louis XVI, dont les fidèles pensaient que la République avait usurpé le trône. La figure de Jane n’est pas non plus sans rappeler les derniers instants de Marie-Antoinette. L’œuvre eut un énorme succès au Salon de Paris de 1834. Elle sera acquise par Lord Cheylesmore en 1902.

7. Un temps, on a cru que la peinture avait été détruite lors de la désastreuse inondation de la Tate Gallery en 1928. Elle ne sera redécouverte, par un conservateur, qu’en 1973. La toile était enroulée avec celle d’un autre artiste, John Martin et a été miraculeusement bien préservée. À ce moment, l’œuvre de Delaroche sera accrochée sur les murs de la National Gallery.