Laocoon et ses fils

 

Agésandros, Athanadoros et Polydore

Musée du Vatican.

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1. Gotthold Ephraim Lessing a apporté des éléments déterminants pour la réflexion sur l’art. C’est un auteur de théâtre qui a écrit une théorie de la dramaturgie pour défaire l’Allemagne de l’emprise philosophique et religieuse française. Dans La dramaturgie de Hambourg, il se moque de la règle des trois unités héritée du modèle antique d’Aristote. Très jeune, il a eu une carrière brillante. Il fait partie d’un cercle d’intellectuels à la cour de Prusse. Il écrit en 1776 Laokoon à propos de la frontière entre la peinture et la poésie. Le Laocoon a été redécouvert en 1506 à Rome. Il avait été décrit par Pline dans son Histoire naturelle. On en a fait de nombreux moulages pour toute l’Europe. Le bras levé est une restauration.

2. Le livre de Lessing cherche à établir la limite entre peinture et poésie alors que jusque-là on répétait la phrase d’Horace « Ut pictura poesis », signe d’une interchangeabilité. Lessing considère que ce sont deux choses complètement distinctes. Le livre commence par une description du Laocoon : « Une expression a été transmise par le langage plastique. L’œuvre est belle parce qu’elle a des qualités expressives extraordinaires. » Elle n’est pas belle seulement parce qu’elle est antique. Le sculpteur a voulu saisir une scène « instantanée », il se passe quelque chose. L’artiste a réussi à choisir le moment le plus juste. C’est le moment idéal où l’on comprend la scène. Un peintre ne peut faire ça qu’en condensant plusieurs moments, il n’y a pas d’instant idéal. Tout tableau réussi doit être une fiction, doit être imaginé.

3. Laocoon, prêtre de Poséidon (ou d’Apollon, selon la tradition) est l’un des protagonistes de l’épisode du cheval de Troie. Un matin, les Troyens découvrent un cheval de bois abandonné par les Achéens, censément une offrande à Poséidon pour garantir à la flotte grecque un bon retour. Laocoon est méfiant. Il tente de mettre en garde ses compatriotes, allant jusqu’à lancer un javelot sur le cheval, qui sonne creux. Personne ne l’écoute. Alors que Laocoon réalise un sacrifice à Poséidon, deux serpents arrivent de la haute mer, se jettent sur ses deux fils, les démembrent avant de s’attaquer à Laocoon lui-même. Les serpents se réfugient ensuite dans un temple d’Athéna, se lovant au pied de sa statue colossale. Les Troyens pensent alors que c’est la déesse qui se venge de l’outrage fait à une offrande qui lui est consacrée et, rassurés, font entrer le cheval dans leurs murs.

4. Pour Lessing, la poésie est un art du temps, la peinture de l’espace. La peinture est l’art de la simultanéité, la poésie de la succession. La poésie est faite pour montrer des actions. La peinture doit être appréhendée instantanément. Comment nos sens appréhendent-ils la cohérence des différents éléments dans l’espace ? L’esprit humain, constamment, construit quelque chose. Il reconstruit ou le tableau, ou l’œuvre poétique. Chacun, par ses sens, construit l’œuvre d’art. Au XVIIIe siècle, le livre de Lessing a eu une influence considérable sur les débats. Il a fondé l’originalité des arts visuels par rapport aux autres arts. L’œuvre plastique est une construction de l’Homme. Il y a un dépassement.

5. Lessing distingue les arts instantanés et les arts du temps, même à l’intérieur des arts plastiques. Si le tableau est instantané, on doit le décrire de manière narrative. Le langage pictural n’est pas réductible au langage verbal, les deux sont nécessaires. La peinture se suffit à elle-même. La description ne doit pas se borner à ce que l’on voit, il faut dévoiler ce qui est intériorisé. La beauté doit être le seul et unique but de tout artiste. Il doit faire un travail de sélection dans la réalité, ce qui le différencie du scientifique. Il crée en ne se limitant pas à ce qui a été déjà fait ou à ce qu’offre la nature : il choisit le sujet et la façon de le traiter. Pour faire comprendre la réalité au spectateur, il faut la rendre émouvante. Si on ne peut s’émouvoir, on se détache de l’œuvre et on ne cherche pas à la comprendre. « Seul est fécond qui laisse un champ libre à l’imagination. » Il faut, en peinture, synthétiser une problématique qui se déroule dans le temps.

6. Le classicisme : pour Gombrich, l’Histoire de l’art est une succession d’oublis et de résurgences. Le classicisme est un état d’esprit qui resurgit par référence à l’Antiquité quand il est nécessaire de faire une remise en ordre. Un retour à l’ordre du point de vue existentiel et politique, l’ordre doit convenir au plus grand nombre. L’art classique se veut intelligible par tous. L’artiste est le peintre savant. Il suit des règles pour transmettre son savoir à tous : recherche de la juste proportion et de la médiocrité, c’est-à-dire savoir trouver l’équilibre entre l’excessif et l’insuffisant. L’art devient un enseignement académique qui cherche à comprendre le monde, instruire.

7. Enéide, Virgile, Chant II : « Mais eux, sûrs de leur but, marchent sur Laocoon. C’est d’abord les corps de ses deux jeunes fils qu’étreignent les serpents : ils se repaissent de la chair en lambeaux de leurs malheureux membres. Ensuite, c’est Laocoon lui-même, accouru les armes à la main à leur secours, qu’ils saisissent et enroulent dans leurs immenses anneaux : par deux fois déjà ils ont ceinturé sa taille, par deux fois autour du cou ils ont enroulé leurs croupes couvertes d’écailles, le dominant de leurs nuques dressées. Aussitôt, Laocoon tend les mains pour desserrer leurs nœuds, ses bandelettes dégouttant le sang et le noir venin, alors que ses horribles clameurs montent jusqu’au ciel — ainsi mugit un taureau qui, blessé, fuit l’autel, alors qu’il secoue de son col la hache mal assurée. »